Rencontres littéraires Comment le mythe devient réalité
L’histoire tchèque commence vers la fin du premier millénaire. Avant il y a une période sur laquelle nous ne possédons pas de documents historiques et pourtant cette période noyée dans le brouillard mythique est profondément enracinée dans l’imagination des Tchèques grâce aux vieilles légendes. Le recueil de ces vieux mythes racontés par le romancier Alois Jirásek est un livre très populaire parmi les lecteurs tchèques. L’ouvrage est sorti aussi en traduction française avec de belles illustrations de Jiří Trnka sous le titre « Légendes de l’ancienne Bohême » aux éditions Gründ. C’est à ces vieux récits qui ont pourtant joué un rôle important dans la vie du peuple tchèque qu’est consacrée l’exposition « Légendes de l’ancienne Bohême » que le public peut voir actuellement au Musée national de Prague.
"Légendes de l'ancienne Bohême" d'Alois Jirásek et de Jiří Trnka
En Tchéquie chaque enfant sait qui était le patriarche Čech (Tchèque),
la princesse Libuše, le prince Přemysl et le héros Horymír et pourtant
nous ne disposons pas de preuves sur l’existence de ses personnages
mythiques. S’ils font quand même partie de notre imagination et de
notre
conscience collective, c’est qu’ils nous offrent une vision
romantique,
poétique et haute en couleurs des origines du peuple tchèque.
Vyšehrad
C'est à Vyšehrad, un rocher qui se dresse au-dessus de la Vltava que les
Tchèques auraient bâti une de leurs premières forteresses après leur
arrivée en Bohême. La légende raconte que la tribu tchèque est venue
du
pays croate et s'est installée, avec son chef, le patriarche Čech
(Tchèque), dans la vallée de la Vltava. Le successeur de Čech au trône
princier, Krok, a fait construire un château fort sur le rocher de
Vyšehrad et, c'est du haut de ce rocher, que lui et ses descendants
régnaient sur le pays.
Libuše prophétise la gloire de Prague
La fille de Krok, Libuše, est devenue, elle aussi, pour un temps,
souveraine du peuple tchèque. C'était une princesse sage et belle,
douée
d'un don prophétique. On l'adorait, on la vénérait, mais il était
difficile pour une femme de gouverner tout un peuple dans lequel il y
avait
aussi quelques individus récalcitrants qui refusaient de se plier à son
pouvoir. Elle a donc décidé d'épouser Přemysl, un jeune laboureur du
village de Stadice, un homme de taille élevé et noble, qui a donné le
pouvoir et l'autorité nécessaire au trône princier. C'est avec lui que
Libuše a fondé la dynastie des Přemyslides qui allait régner jusqu'au
XIIIe siècle et hisser le pays au niveau d'un royaume ... L’image de
Libuše, une princesse sage, bienveillante et mystérieuse accompagne les
Tchèques depuis plus d’un millénaire. C’est elle qui, selon la
légende, a fondé Prague, c’est elle qui a prédit dans un délire
prophétique que la gloire de Prague toucherait les étoiles. C’est
elle,
une femme idéale, une épouse, une mère, une magicienne, qui se penche
depuis toujours sur le berceau du peuple tchèque.
Photo: www.nm.cz
Tableaux, statues, livres, illustrations, estampes, costumes et décors de
théâtre, pièces de monnaie, médailles, panneaux de publicité et même
des caricatures –tout cela a été réuni pour l’exposition « Légendes de l’Ancienne Bohême » au Musée national de Prague. Tous
ces
objets composent une mosaïque qui illustre la naissance de ces légendes
et leur rôle dans l’histoire, dans la vie du peuple et dans les arts
tchèques. Le commissaire de l’exposition Petr Mašek rappelle que le
visiteur peut voir aussi des objets qui datent du premier millénaire :
« Les objets historiques de l’époque du VIe au Xe siècles sont relativement nombreux. Ce ne sont cependant que des documents de la culture matérielle. Par contre nous manquons quasi absolument de documents écrits sur cette période. Toutes les informations que nous possédons sur cette époque relèvent du domaine des légendes. Ce sont cependant les légendes qui vivent aujourd’hui indépendamment de ce qui a été à leur origine. Au cours des siècles elles sont devenues réalité. »
Photo: www.nm.cz
En écrivant « Légendes de l’ancienne Bohême » Alois Jirásek
s’est inspiré de « La Chronique tchèque » œuvre de Václav Hájek
de
Libočany, prêtre utraquiste converti au catholicisme ayant vécu dans la
première moitié du XVIe siècle. Bien que sa chronique ne soit pas
considérée par les historiographes modernes comme une source
d’informations très sérieuse toujours est-il qu’elle a été,
pendant
des siècles, le livre le plus populaire sur l’histoire tchèque.
D’innombrables artistes se sont inspirés par les récits de ce
chroniqueur un peu fantaisiste. Ecrivains, poètes, musiciens, peintres,
sculpteurs ont trouvé dans la mythologie tchèque une inspiration pour de
véritables chefs d’œuvres et c’est probablement dans la musique que
ces inspirations se sont montrées les plus fortes et les plus
fructueuses.
Bedřich Smetana, Leoš Janáček, Zdeněk Fibich Otakar Ostrčil et
autres
ont tous subi le charme des vielles légendes tchèques et les ont
magnifiées par leur musique.
Les auteurs de l’exposition du Musée national présentent les légendes
tchèques avec fantaisie et humour. Ils cherchent à attirer notamment le
jeune public par les méthodes interactives et le jeu. Ils ne cachent pas
aux visiteurs que ces légendes ont été parfois interprétées et
modifiées pour qu’elles répondent à des intérêts particuliers et à
de diverses tendances politiques. Ils montrent aussi que les patriotes
tchèques ont parfois cherché avec trop de zèle les preuves sur
l’existence réelle de personnages mythiques. D’après le commissaire
Petr Mašek, une partie de l’exposition est consacrée justement à ces
tendances :
« L’exposition présente aussi certaines erreurs commises dans le passé. Nous avons ici par exemple la cuvette de la princesse Libuše ou le marteau d’arme du patriarche Čech. Ce sont des objets trouvés lors de réelles fouilles archéologiques et les historiens des générations précédentes estimaient que ces objets auraient pu réellement provenir de la période des anciennes légendes tchèques. Plus tard, il s’est avéré cependant que c’était une erreur. »
Photo: www.nm.cz
Pour le visiteur adulte l’exposition « Légendes de l’ancienne
Bohême » pourrait être un sujet de réflexion sur le mythe et la
réalité, sur notre approche de l’histoire, sur les rôles positifs et
négatifs des mythes dans la vie. Il y trouve de nombreux exemples de la
transformation du mythe en réalité et vice versa. Il se rend compte
combien il est parfois difficile de discerner le mythe de la réalité et
que les vieilles légendes mais aussi les mythes et les croyances modernes
font partie de toute notre existence. Petr Mašek souligne que les vielles
légendes ont joué un rôle important surtout dans les périodes les plus
difficiles du peuple tchèque :
« Par exemple les fortifications qui ont été édifiées dans
l’entre-deux-guerres, sous la Première république tchécoslovaque, à
l’image de la ligne Maginot, dans les régions frontalière du pays
portaient les noms des héros mythiques tchèques comme Krok, Horymír
etc.
De même les Légions tchécoslovaques ayant combattu dans la Première
Guerre mondiale et qui ont traversé la Sibérie ont donné le nom de
Bivoj
à un des véhicules blindés. Et finalement, et c’est le comble, le
poste émetteur secret à cause duquel les nazis allemands ont rasé le
village de Ležáky portait le nom de la princesse mythique Libuše. »
L’exposition « Légendes de l’ancienne Bohême » au Musée national de Prague sera ouverte jusqu’au 7 juillet 2011.






