Bernard Noël : «Le règne de la quantité ne peut annoncer que la fin des choses auxquelles nous tenons. »

C’est grâce aux Journées internationales de la Poésie que nous avons accueilli à Prague Bernard Noël, personnage incontournable de la littérature française des dernières quarante années. Le nom de cet auteur de nombreux ouvrages en prose et en vers est toujours lié au roman Le Château de Cène dont l’érotisme exacerbé a provoqué, lors de sa parution en 1969, un scandale et a valu à Bernard Noël un procès pour outrage aux bonnes moeurs. Il serait cependant bien injuste de réduire l’oeuvre de cet écrivain à un seul roman, car il a bâti, au fil des années, une oeuvre poétique d’une profondeur et d’une portée hors du commun, oeuvre couronné en 1992 par le Prix national de la Poésie. Sensible aux maux de notre époque, Bernard Noël reste également un observateur désabusé de l’appauvrissement spirituel de la culture contemporaine. C’est de tout cela qu’il a été question dans un entretien que Bernard Noël a accordé à Radio Prague et dont voici la première partie :

Bernard Noël (Foto: www.toulouse.cervantes.es)Bernard Noël (Foto: www.toulouse.cervantes.es) Quand on cherche des informations sur vous, on se heurte toujours au livre «Le Château de Cène». Vous avez pourtant écrit beaucoup d’autres ouvrages. N’êtes-vous pas jaloux de ce livre ? Comment trouvez-vous ce livre aujourd’hui?

 « C’est un livre qui me pèse. Je veux dire que son poids dans ma vie est un peu lourd. En même temps c’est une situation paradoxale parce qu’à propos du ‘Château de Cène’ on parle toujours de censure. Et c’est vrai que par ailleurs l’histoire du ‘Château de Cène’ m’a amené à réfléchir sur la censure, au fond presque toute ma vie. Les gens ne se rendent pas compte que c’est, en fait, la censure qui a eu sur ce livre un effet inverse puisque ça a fait son succès. Et, quarante ans après, c’est un livre qui se vend toujours à quatre ou cinq cents exemplaires par an. Donc la situation est paradoxale quand on envisage le côté poursuite dont ce livre était l’objet au début. Et je ne pense pas que ces poursuites aient fait le succès du livre trente ans après. C’est autre chose. Je ne sais pas comment appeler ça. Et, en même temps, ça me gêne parce que j’ai écrit beaucoup d’autres livres. Au fond je ne dirais pas qu’on ne connaît que celui-là. Cela dépend qui. Mais disons que le public habituel pour un écrivain de mon espèce ne lit pas ce qui m’intéresse.»

Est-ce que quarante ans après ce livre garde toujours son pouvoir, sa force explosive ?

 «Je n’en sais rien. A discuter avec mon traducteur tchèque je peux le croire évidement. Et c’est vrai qu’il est plus traduit aujourd’hui qu’il ne l’a été à l’époque. Je crois qu’à l’époque il n’a été traduit qu’au Japon. Et, au Japon, il a eu la chance d’être traduit par un très grand traducteur et, c’est un cas unique, après sa mort on a publié ses traductions complètes, ce qui a bénéficié aussi à mon livre. Mais il y a quand même eu un certain purgatoire entre les années 1980-89 puisque le livre a été réédité par Gallimard en 1989.»

Lors du débat ce se soir vous avez dit que vous ne vous considérez pas comme un poète. Pouvez-vous expliquez ça, puisque quand même vous avez écrit beaucoup de poésie ?

 «Oui, non seulement j’ai écrit beaucoup de poésie mais, au fond, elle est plus lue que le reste car elle a paru en trois livres de poche. Si vous voulez, le support d’une diffusion joue sur la diffusion. C’est vrai, j’ai dit que je ne me considère pas comme un poète tout simplement parce qu’on ne peut pas être un poète professionnel. On peut être poète pendant qu’on écrit les poèmes mais hors de l’écriture de poème je ne pense pas qu’on soit poète. Le mot poète a une espèce de dualité bizarre. C’est à la fois une espèce de sacrement et c’est aussi, je dirais, un ghetto. C’est un mot qui vous met dans un certain ghetto, tout en vous donnant une certaine aura. Je me méfie à la fois de l’aura et du ghetto. Au fond ce qui m’intéresse dans la poésie, c’est ce que j’essaie de dire à un moment, c’est la pratique de l’illusion sans illusion, parce que le poétique est une illusion parmi d’autres. Comme le lyrisme, comme la beauté, ce que Mallarmé appelait les glorieux mensonges. Je trouve que c’est une formule très belle - les glorieux mensonges. Ce sont les glorieux mensonges qui font notre humanité. Donc je veux bien pratiquer les glorieux mensonges. »

Est-ce que notre compréhension et notre perception de la poésie évoluent avec le temps ?

 «Je suppose que oui. Et en même temps nous vivons une époque, j’allais dire dramatique. En tout cas en France, parce que la poésie et beaucoup d’autres éléments de notre culture vivent, aujourd’hui comme au cours des siècles, avec le secours des autorités culturelles. Et aujourd’hui, dès l’arrivée au pouvoir de notre actuel président, il n’y plus qu’une seule valeur, c’est la valeur comptable. C’est-à-dire la compétitivité et la vente. Le président est allé expliquer aux syndicats des éditeurs que la valeur d’un livre est très simple : c’est le livre qui se vendait le plus qui était le meilleur. Il y a donc cette atmosphère qui est en train de se répandre dans tous les organismes culturels. C’est la rentabilité qui compte. Je ne sais pas si l’on emploi ce terme mais c’est la quantité qui règne. Je pense que c’est une caractéristique de l’époque depuis que l’audimat a remplacé la majorité. L’audimat n’est qu’une quantité et cette quantité est devenue la base. Ce qui n’a jamais existé dans l’histoire, c’est que la chose la plus écoutée est la meilleure. On juge de la qualité des émissions télévisuelles, mais pas seulement des émissions culturelles qui sont très peu nombreuses, uniquement sur ce qu’on appelle l’audimat, c’est-à-dire le nombre d’écoutes. Il y a un livre d’un personnage un peu marginal qui s’appelle René Guénon qui s’intitule ‘Le Règne de la quantité et les signes des temps’. Le règne de la quantité ne peut annoncer que la fin des choses auxquelles nous tenons. »

Y a-t-il une issue à cette situation, un refuge contre tout cela ?

 «Je ne sais pas, j’ai l’impression qu’il n’y a que des couvents. Je me dis parfois que la culture a survécu, après les Romains, dans les couvents, dans les monastères, pendant presque un millénaire. Je me demande si l’on n’est à l’entrée d’une nouvelle barbarie qui fera que nos valeurs ne survivront que dans les monastères. Mais il n’y plus de monastères.»