Rencontres littéraires Arnošt Lustig, itinéraire d’un amoureux de la vie
84 ans de vie ont été donnés à l’écrivain Arnošt Lustig. Cette longue existence ressemble elle-même à un roman. Elle a été pour lui une source intarissable d’inspiration pour son oeuvre littéraire et une formation qui lui a appris la sagesse. Václav Richter revient sur la vie de cet homme éprouvé par le sort, et sur quelques idées que ce travailleur de la littérature nous a léguées et qui ne devraient pas être oubliées.
« La vie n’est pas ce que nous voulons, mais ce que nous avons », dit
Dita Saxová, héroïne d’un des plus célèbres romans d’Arnošt
Lustig, jeune femme qui a survécu à l’internement dans un camp de
concentration. Et cette phrase résume probablement aussi l’expérience
de l’écrivain qui a créé ce personnage. Né à Prague en 1927 dans la
famille d’un petit commerçant juif, le petit Arnošt se rendra bientôt
compte qu’il est né dans un monde injuste. Exclu de l’école pour des « raisons de race », il devient apprenti tailleur. En 1942, il est
déporté d’abord dans le ghetto du camp de concentration de Terezín,
puis dans les camps d’Auschwitz et de Buchenwald. Il échappe par miracle
à cette machinerie de la mort. Vers la fin de la guerre, il se trouve dans
le camp de Meuslowitz près de Buchenwald :
« Nous y fabriquions des roquettes anti-chars et des obus à mitraille. Et quand l’armée américaine s’est approchée, on nous a mis dans un train pour nous transporter soit à Dachau soit à Terezín et pour nous liquider. Nous n’avons pas mangé pendant six jours. Notre seul espoir était de fuir. Alors nous nous sommes évadés et nous sommes arrivés à Prague. »
Arnošt Lustig
Cette évasion est cependant bien dramatique. Trois fois les fugitifs sont
repris, trois fois ils sont condamnés à mort mais ils réussissent
toujours à échapper à leurs bourreaux jusqu’à s’évader pour de
bon. Sauvé miraculeusement et arrivé à Prague après tous ces horribles
avatars, Arnošt, jeune rescapé des camps de la mort, se sent presque
invincible. Il assiste allègrement aux combats de libération de la
capitale tchèque en mai 1945.
Après la guerre Arnošt étudie le journalisme, travaille dans la presse et à la radio. Entre 1948 et 1949 il participe en tant que correspondant à la première guerre israélo-arabe. C’est en Israël qu’il se marie avec Věra Weislitzová qui sera la compagne de toute sa vie et lui donnera deux enfants. Les expériences de la guerre ne protègent pas cependant Arnošt Lustig contre une erreur capitale. Aveuglé par l’espoir de l’égalité raciale et sociale, il adhère au parti communiste et lors d’une réunion publique il lève la main pour la mort de Milada Horáková, femme qui s’est opposée à l’arbitraire et a été condamnée dans un procès monté de toutes pièces par la justice communiste et ses « conseillers » soviétiques. Ce n’est que plus tard que l’écrivain se rendra compte des similitudes entre le nazisme et le communisme, systèmes ayant commencé par des idéaux pour aboutir à des assassinats massifs :
« Les premiers nazis croyaient sauver l’Allemagne, les premiers communistes croyaient créer une société juste dans un monde injuste. Leurs motifs n’étaient donc pas mauvais mais au bout il y avait des camps d’extermination, des régimes totalitaires. En cela les deux systèmes se ressemblent, ils diffèrent dans ce qui s’est passé entre le début et la fin. Si j’avais voulu en tant que garçon juif adhérer aux Jeunesses hitlériennes, ç’aurait été impossible, quand je voulais convaincre les membres de l’organisation communiste que j’étais sincère et croyais à leur idéal qui allait dégénérer plus tard, je les ai convaincus. »
Déjà dans les années 1950 Arnošt Lustig publie ses premiers recueils
de contes, « La nuit et l’espoir » et « Diamants de la nuit », et il
est évident qu’un auteur original est né. « Tout ce que j’ai appris
d’important sur l’homme, je l’ai appris pendant la guerre, »
dira-t-il et il cherchera à partager cette expérience avec ses lecteurs.
Les héros de ces livres sont des êtres fragiles et vulnérables exposés
sans défense à l’engrenage de la guerre. Dans ses romans, l’écrivain
crée toute une galerie de personnages féminins marqués à jamais par le
passé douloureux et qui n’arrivent pas à trouver la force pour vivre.
Tel est le cas de Dita Saxová. En revanche, l’héroïne du roman « Prière pour Kateřina Horovicová », jeune femme qui perd toute sa
famille dans les chambres à gaz, finit par trouver la force de se venger
contre ses bourreaux. Les vies tragiques de ces femmes sont un miroir qui a
permis à l’écrivain de refléter et d’exprimer par des moyens sobres
l’horreur inhumaine de la guerre et de la haine raciale.
Après l’occupation de la Tchécoslovaquie en 1968, Arnošt Lustig
s’exile avec toute sa famille et après avoir vécu quelque temps en
Israël et en Yougoslavie, il s’installe finalement aux Etats-Unis où il
enseigne à l Université américaine de Washington et poursuit son oeuvre
littéraire. Ce n’est qu’après la chute du communisme qu’il revient
dans son pays pour y passer les dernières années de sa vie. Artiste
comblé, lauréat de plusieurs prix, Arnošt Lustig ne se laisse pas
leurrer par la gloire littéraire :
« La nature de ce travail vous mène à l’humilité. Vous ne pouvez pas atteindre la perfection que vous souhaitez. Chaque artiste, écrivain, peintre, musicien, tend à la perfection mais il ne peut l’atteindre que dans l’imagination, dans le rêve, mais non pas dans la réalité. Dans l’art, la perfection n’est pas possible. On peut être bon, très bon, même excellent mais vous ne parviendrez pas à la perfection et vous le savez. »
Alois Jirásek
L`écrivain ne se fait pas d’illusions non plus sur la pérennité de la
littérature. A son avis tous les artistes servent leur génération et
puis s’en vont lentement dans l’oubli comme les célèbres romanciers
du passé dont Alois Jirásek :
« Il a été tellement apprécié par sa génération mais de nos jours, quand les enfants sont obligés de le lire à l’école, ils protestent. Et cela nous arrivera aussi, à nous tous. Nous allons servir notre génération et puis, si nous réussissons vraiment, il en restera peut-être quelque chose dans l’histoire de littérature. Chaque génération a ses écrivains … »
Arnošt Lustig
Vers la fin de sa vie Arnošt Lustig, riche de ses expériences, suit
d’un oeil inquiet la recrudescence de l’extrémisme et des mouvements
nationalistes et néo-nazis. Il profite de toutes les possibilités pour
appeler à la vigilance et mettre en garde contre les extrémismes
naissants. Il ne cache pas son mécontentement des réactions des milieux
officiels à ces dangers latents :
« La République tchèque est très belle république mais elle a une tare, ses lois sont inefficaces. Nos législateurs ne réalisent pas que chaque fascisme commence par la parole et se termine par le massacre. Cela se terminera de cette façon, je suis très pessimiste. Si je pouvais, je dirais à la Chambre des députés : ‘Rendez les lois plus sévères et prenez en considération que la fascisme commence par la parole et se termine par l’assassinat de masse.’ »
Arnošt Lustig, photo: CTK
Malgré ce pessimisme et ces appréhensions, Arnošt Lustig restera
jusqu’à la fin de ses jours un homme plein d’humour et d’énergie
vitale que beaucoup de jeunes pourraient lui envier. L’homme qui a tant
de fois échappé à la mort, sait apprécier la vie. Il ne se laisse pas
dompter même par la maladie qui l’emportera finalement mais ne lui
ôtera pas son humour, son appétit de vivre et son désir d’améliorer
le monde dans lequel nous vivons :
«Le sens de la vie est de vivre, vivre si possible de façon juste. Je ne suis pas celui qui devrait se référer à la Bible mais il y a cinq Livres de Moïse qui peuvent être résumés par une seule phrase : Le devoir de l’homme est de distinguer le bien et le mal, le juste et l’injuste. Vivre avec cette boussole, c’est déjà le sens de la vie. »
Rediffusion du 05/03/11






