Adonis : « J’ai deux mères : ma mère naturelle et la poésie »

En 1947, un jeune homme de 17 ans réussit à attirer l’attention du président syrien et lui récite son poème. Subjugué par le talent et le courage du poète en herbe, le président décide de lui payer ses études. C’est le début de la carrière d’Ali Ahmed Saïd Esber, qui s’imposera plus tard sur la scène littéraire internationale sous le nom de guerre d’Adonis. Aujourd’hui, Adonis (1930) est considéré comme un des plus grands poètes arabes contemporains. Invité d’honneur du récent Festival des écrivains à Prague, Adonis a bien voulu répondre à nos questions.

Les origines du mythe d’Adonis

Adonis, photo : Archives du Festival des écrivains à PragueAdonis, photo : Archives du Festival des écrivains à Prague Commençons par votre nom, Adonis. Pour nous, c'est le nom d'un personnage de la mythologie grecque, une personnification de la beauté masculine, l'amant d'Aphrodite. Mais pour vous, ce nom porte d'autres significations ...

« Ce personnage n’est pas d’origine grecque. Il est d’origine phénicienne, cananéenne. C’était Adonaï, Adonii, et les Grecs y ont ajouté le ‘s’, Adonis. C’est par hasard que j’ai pris ce nom. Quand j’avais douze-treize ans, j’écrivais de petits textes que j’envoyais à des magazines et des journaux de l’époque, mais aucun journal ne les publiait, parce que je signais de mon nom réel, Ali Ahmed Saïd Esber. Et c’est par hasard que j’ai lu un soir la légende d’Adonis, comme vous le dites, le dieu de la beauté masculine. J’ai lu comment il était aimé par Ishtar ou bien Aphrodite ou Vénus, et comment, une fois, il est allé chasser le sanglier, qui l’a tué. Et de son sang a poussé l’anémone, la fleur rouge. Il y avait au Liban, pas loin de Beyrouth, une rivière, et tous les hivers l’eau de cette rivière devenait rouge. Et l’on disait : ‘Voilà, c’est le sang d’Adonis’, et la fleur, elle aussi, était du sang d’Adonis. Cela m’a beaucoup touché et j’ai dit : ‘Voilà, j’ai trouvé un nom et je vais signer mes textes Adonis, ces journaux et ces magazines ne sont que ces sangliers qui essaient de me tuer.’ J’ai signé un texte, je l’ai envoyé et il a été publié. C’est comme ça que j’ai pris le nom d’Adonis. »

Ce poème que j’ai lu devant le président syrien

Choukri al-Kouatli, photo : Public DomainChoukri al-Kouatli, photo : Public Domain On lit dans votre biographie que votre père vous a incité à apprendre la poésie. Quel rôle la poésie a-t-elle joué dans votre formation et dans l'enseignement en général durant votre jeunesse ?

« Chaque homme a une mère. Moi, je peux dire que j’ai deux mères : ma mère naturelle et la poésie. J’ai été créé, profondément parlant, par ce poème que j’ai écrit un jour et que j’ai lu devant le président de la République syrienne. Il m’a permis d’entrer dans une école, d’apprendre et de devenir ce que je suis maintenant. Sans ce poème, j’aurais été un paysan. »

Comment avez-vous attiré l'attention du président syrien Choukri al-Kouatli, qui est devenu votre bienfaiteur et a pris en charge les frais de vos études?

« Aujourd’hui, si je pense à cet événement, je me demande comment cela a pu se passer, c’est presqu’une autre légende d’Adonis. Je ne peux pas expliquer cela. »

Beyrouth (1960), photo: Public DomainBeyrouth (1960), photo: Public Domain A Beyrouth vous avez créé dans les années 1960 une revue littéraire qui avait l’ambition de renouveler et de moderniser la poésie. Avez-vous réussi?

« Je crois que théoriquement oui. Mais sur le plan de l’institution, de l’éducation, des écoles, des livres, non. Théoriquement, on peut dire que dans la poésie moderne, contemporaine, la revue Chi’r a joué peut-être le rôle le plus important pour la création de cette modernité poétique. Mais nous avons échoué parce que pour changer une culture, une mentalité, une société, il faut changer les institutions. Sans changer les institutions, on ne change rien. On change peut-être des individus, des écrivains, des milieux littéraires, mais pas le corps de la société. »

La poésie et la politique

Poème mural d’Adonis à Leyde, aux Pays-Bas, photo : Bic, CC BY-SA 3.0Poème mural d’Adonis à Leyde, aux Pays-Bas, photo : Bic, CC BY-SA 3.0 Vous avez dit: « La poésie a sa politique, sa réalité. » Quel est le rôle de la poésie dans notre monde?

« La plus grande expression de l’être humain, de l’identité humaine, est la poésie. Donc un poète peut ouvrir de nouveaux espaces, de nouveaux horizons, pour mieux penser le monde, pour créer de nouveaux rapports entre l’homme et les choses, entre l’homme et le monde, entre le moi et l’autre, et dans ce sens, la plus importante des expressions est la poésie. Malheureusement, à l’époque actuelle, c’est trop marginalisé, surtout en Occident, chez vous. On dirait que la poésie n’existe plus. »

Dans quelle mesure la vraie politique est-elle intervenue dans votre vie et dans votre poésie?

« Enfin, tout est politique, même l’amour. Mais quelle politique ? Ça dépend. Il y a la politique politicienne et la politique dans le sens grec. Fonder la cité humaine et créer l’homme nouveau, voilà, dans ce sens la poésie est essentiellement politique. Mais elle est en même temps antipolitique. Jamais une poésie ne peut être idéologique dans le sens courant du mot. »

Je suis contre tout ce qui est contre l’amour

Argile inscrite en sumérien, photo : Marie-Lan Nguyen, Public DomainArgile inscrite en sumérien, photo : Marie-Lan Nguyen, Public Domain On cite parmi les thèmes de votre œuvre l’injustice, la dictature, la guerre, la misère, mais il me semble que le thème majeur de votre œuvre est l'amour. Quelles sont donc vos sources d’inspiration?

« Les poètes arabes ont été de grands poètes d’amour. Nous avons une œuvre d’amour extraordinaire dans notre patrimoine arabe. Nous avons connu aussi, encore avant la poésie arabe, une grande tradition de poésie d’amour en Irak à l’époque sumérienne. Le premier poème d’amour écrit par l’homme a été créé à Ur en Irak. Donc, c’est vrai qu’il y a la guerre d’un côté, mais il y a aussi la dimension d’amour dans la vie quotidienne et dans notre vie en général. Nous sommes créés comme des êtres aimants et aimés, et l’amour est étroitement lié à notre histoire et à notre société aussi bien que la guerre et autre chose. Donc, d’abord c’est ça, mais il y a aussi ma position individuelle. Je suis contre la guerre. Je suis contre tout ce qui est contre l’amour. Donc je me trouve spontanément toujours en plein amour. »

La violence des religions monothéistes

Vous êtes intervenu d'une façon remarquable dans la polémique sur l'islam qui se poursuit actuellement dans le monde. Que pouvez-vous dire sur la nature de l'islam et sur son rôle dans le monde actuel?

Photo : dcubillas, Free ImagesPhoto : dcubillas, Free Images « L’islam actuel, l’islam régnant actuellement, est une invention occidentale. C’est l’Occident qui a inventé l’islam régnant, parce qu’il a inventé d’abord Al-Qaïda et ben Laden et il n’a jamais œuvré avec les forces du progrès du monde arabe. Donc on ne peut pas comprendre l’islam en faisant abstraction de la politique américaine et malheureusement de la politique européenne aussi. Pour mieux comprendre l’islam, actuel surtout, il faut comprendre la nature des rapports entre l’Occident et l’islam. Donc, c’est à vous, intellectuels européens, de nous dire ce que vous voulez de cet islam que vous avez inventé. »

Vous avez constaté qu’une certaine agressivité fait partie de l’islam. Comment faut-il comprendre cela ?

« Absolument, mais ce n’est pas seulement l’islam. Vous savez mieux que moi que l’islam fait partie des religions monothéistes comme le christianisme et le judaïsme. Et l’islam est la dernière variation du monothéisme. Le monothéisme est par définition une religion violente. Il suffit de lire la Bible, il suffit de lire les Evangiles, il suffit de lire le Coran qui est une variation de ces livres. Donc ce n’est pas seulement l’islam qui est violent, ce sont aussi les autres monothéismes, et pour cerner l’aspect ou la dimension de la violence dans l’islam, il faut comprendre aussi cette dimension dans d’autres religions. Si actuellement il y a cette explosion de violence dans l’islam, il faut aussi, je le répète, voir le rôle des autres monothéismes dans cette explosion. »

Vous vous trouvez en ce moment à Prague. Vous venez de faire une promenade dans ses rues. Avez-vous trouvé dans la ville quelque chose qu’on pourrait appeler la poésie de Prague?

« Si on peut parler de la poésie des choses, de la poésie de la matière, de la poésie des rues, de la poésie de la mémoire historique, bien sûr, Prague est un grand poème. Mais si on parle peuple, rapports entre les gens, rapports entre le moi tchèque et les autres, il faut un peu de temps pour mieux comprendre. »