Rencontres littéraires Adieu, ô ma flamme adorable
Le génie de Mozart a inspiré d'innombrables artistes. Sa musique qui prend source dans les profondeurs de l'âme où réside la poésie, a fait rêver aussi beaucoup de poètes. Jaroslav Seifert, le seul écrivain tchèque nobelisé, n'a pas échappé non plus au charme irrésistible du génie mozartien. Il a consacré à Mozart un recueil de poèmes d'une rare beauté.
Jaroslav Seifert
Bien qu'il se qualifie de "barbare hirsute" pénétrant dans
l'univers musical, Jaroslav Seifert avoue qu'il ne saurait imaginer son
existence sans la musique. D'ailleurs, sa poésie n'est-elle pas de la
musique traduite en mots? Pendant la première partie de sa carrière,
Seifert écrit une poésie très musicale. Il utilise la rime et le rythme à
la manière d'un compositeur, ses vers chantent et ses poèmes ressemblent à
des chansons. Musicien dans l'âme, il prête à la musique une attention
passionnée.
W.A. Mozart
"J'aime Suk autant que Martinu, écrit Jaroslav Seifert dans ses
Mémoires. Ou bien Pavel Borkovec, plus ou moins annexé par notre
génération, bien qu'étant un peu plus âgé. Je reste interloqué devant
Honegger, et impressionné par Bartok. Hindemith m'irrite plutôt. Mais
j'aime, j'aime Mozart ..."
Cette passion pour Mozart dictera à Jaroslav Seifert tout un recueil de poèmes intitulé "Mozart à Prague". Il écrit ces vers à la demande du chef d'orchestre, Vaclav Talich, qui veux faire réciter des poèmes, entre les mouvements de la Sérénade pour instruments à vent de Mozart, oeuvre très difficile à exécuter d'une traite, pour permettre aux musiciens de se reposer. Seifert créé treize rondeaux nostalgiques, évoquant les séjours de Wolfgang Amadeus dans la capitale tchèque, et surtout son amitié tendre pour la cantatrice pragoise Josefina Dusek. Il laisse vaguer son imagination sur les lieux marqués par les séjours du compositeur, réfléchit sur la brièveté du bonheur, sur la gloire terrestre, sur la fin d'un génie.
Vaclav Talich
Dans une comparaison poétique, Jaroslav Seifert évoque aussi Vienne et
Prague, les capitales qui ont joué un rôle dans la vie de Wolfgang
Amadeus. Vienne qui "danse indifférente" lorsque le char funèbre
du compositeur passe, Prague qui fait sonner ses cloches, "carillon
familier et consolant", à la mémoire du compositeur. De ces quelques
données biographiques mais surtout de la musique, le poète réussit à tirer
des vers qui par leur pureté et leur simplicité ressemblent à l'art de
Mozart. Ces poèmes charmants et fragiles plaisent beaucoup à Vaclav
Talich.
Josefina DuskovaIl ne cache pas, cependant, à Seifert, un certain doute.
"Ecoute, lui dit-il, je crois que pour le gars Mozart, cela n'a pas
été aussi idyllique que tu le dis dans tes vers. Ce type génial était,
probablement, dévoré par je ne sais quelles passions dont on ignore,
aujourd'hui, tout, et qui, ajoutées à sa boulimie créatrice, précipitèrent
sa fin."
Talich étant tombé malade, le projet ne sera jamais réalisé, mais les treize rondeaux du recueil, ont entamé, déjà, une existence indépendante et deviendront très populaires. Dans ces vers d'une pureté cristalline la silhouette de la femme aimée se confond avec la ville, Josefina devient Prague, ville qui a su apprécier et aimer Wolfgang Amadeus. Quelques mots, une métaphore suffisent au poète pour faire surgir de la profondeur du temps les images de cet amour rêvé.
Difficile à dire, aujourd'hui, quels avaient été, en réalité, les rapports entre Wolfgang Amadeus et Josefina, épouse de l'ami de Mozart, le compositeur Frantisek Xaver Dusek. Il est certain, néanmoins, que Mozart avait été logé chez les Dusek dans leur villa Bertramka, avait eu beaucoup d'amitié pour Josefina qui était une grande cantatrice et, que c'est pour elle, qu'il avait écrit plusieurs oeuvres dont le célèbre air de concert Bella mia fiamma, addio - Adieu, ô ma flamme adorable.
(Les vers de Jaroslav Seifert ont été traduits par Charles Moisse et Helena Helceletova.)





