Rencontres littéraires A la recherche de l’aura artistique du café Arco
"Le ciel est un café où brillent les lampadaires et les anges jouent au billard ..." - voilà une métaphore qui a été inspirée au poète Konstatin Biebl par les cafés car les cafés, et les cafés pragois ne faisaient pas exception, étaient toujours un terrain extrêmement fertile pour la vie littéraire. Aujourd'hui, je vais vous amener dans un de ces cafés pragois, très célèbre jadis. Notre promenade littéraire nous mènera au café Arco.
Le café Arco
Jadis, il y avait à cet emplacement, tout près de la gare Masaryk au
centre de Prague, une maison qui appartenait au poète Vit Ventulin de
Turtelstejn, qui était officiellement procureur du roi. Au XIXe siècle,
on y a construit une maison de rapport dans le style néo-Renaissance.
C'est en 1907, qu'on a ouvert un café au rez-de-chaussée du bâtiment.
Les travaux d'aménagement ont été confiés à l'architecte Jan Kotera,
qui devait devenir bientôt célèbre, et les salles ont été décorées
par le peintre Frantisek Kysela. Le café Arco était né. C'était un
établissement pour une clientèle aisée. Selon le dramaturge Frantisek
Langer, il était élégant et orné de glaces. Ses habitués se
recrutaient parmi les boursiers et les commerçants. Mais sa période de
gloire est arrivée au moment où il est devenu le fief de ceux que
l'écrivain Karel Kraus allait qualifier d'Arconautes.
Milena Jesenska
Selon Gérard-Georges Lemaire, le Café Arco était le grand lieu de
ralliement des intellectuels de culture allemande: "Ils sont opposés
au pangermanisme et combattent le chauvinisme et l'antisémitisme des
Allemands de Bohême; ils sont même résolus à se rapprocher des
écrivains de langue tchèque. On compte parmi eux la fine fleur de l'art
romanesque, Oskar Baum, Otto Pick, Johannes Urzidil, Paul Eisner, Max Brod,
Franz Werfel, Paul Kornfeld, Egon Erwin Kisch. Milena Jesenska n'est pas la
dernière à se joindre à ce cénacle. Cette femme qui affiche une
androgynie tapageuse et qui n'a pas peur de scandaliser la bonne société,
ne craint pas de se retrouver au sein de cet univers masculin. C'est là
qu'elle connaît Ernst Pollack dont elle tombe éperdument amoureuse pour
son malheur." Ajoutons que parmi les intimes de Milena Jesenska il y
aura aussi un autre membre de ce cénacle, Franz Kafka.
"Kafka venait rarement au café, se souviendra Johannes Urzidil. Quand il venait, il prononçait des phrases en apparence simples. Elles sortaient de préliminaires interminables, de broussailles d'objections intérieures aux mille formes, d'abîmes dont même son meilleur ami, bien que sans conteste le mieux initié de nous tous, ne prenait conscience que grâce aux échos qui arrivaient des profondeurs.(...) Ses phrases étaient des rocs; mais les rocs ont une longue histoire qui émerge de processus océaniques ou sont issus du feu liquide évadé des profondeurs. Il pouvait se contenter de dire en conclusion: "J'apprends. C'est tout."
Le café Arco
Après les Arconautes, c'est le groupe Devetsil qui envahit le café Arco.
Les membres de ce mouvement inventent la poésie pour les cinq sens, le
poétisme. Le cercle réunit les poètes et les artistes tchèques les plus
talentueux des années vingt - Nezval, Seifert, Teige, Hoffmeister,
Styrsky, Toyen - qui allaient dans quelques années subir l'influence du
surréalisme.
"Nous passions des heures entières, écrira Jaroslav Seifert, assis dans les cafés donnant sur la rue et nous ne négligions ni le cirque, ni le panoptique. Car tout cela était conforme à notre nouveau programme artistique, quand l'art avait cessé d'être de l'art, quand Malévitch, avec son carré célèbre, avait mis un terme au développement de l'art figuratif."
Les adeptes du poétisme ont condamné le roman social et lui préféraient les romans roses et les romans d'aventures et proposaient au lecteur de le faire rêver pour oublier la réalité. Pendant un temps, le café Arco était le temple de cette nouvelle religion. Patrizia Runfola donne encore d'autres traits caractéristiques de ce mouvement : "Au café, écrit-elle, leurs regards s'illuminaient de lueurs idéalistes à la pensée d'un mythe progressiste qui portait l'empreinte du futurisme italien. Ils se reconnaissaient dans le vitalisme, l'existentialisme authentique, des mélodies des cafés orchestres, des rythmes lancinants du jazz qui s'élevaient au-dessus des cendres des concerts symphoniques. Ils trinquaient à la gloire conquise des affiches murales contre les tableaux anciens, des gratte-ciel et des transatlantiques."
Jaroslav Seifert
Le temps passe, les cénacles se forment et se dispersent, mais le café
Arco ne perd pas son prestige d'établissement artistique. Plus tard, il y
a parmi ses habitués l'écrivain Eduard Bass, les peintres Max Svabinsky
et Vilem Nowak. Après la guerre, on peut y rencontrer le poète Jiri Kolar
en compagnie de Jiri Kotalik, théoricien du Groupe 42, mouvement qui
cherche la poésie dans la vie de tous les jours et le paysage citadin.
L'avènement du communisme et la nationalisation des restaurants et des
cafés portent cependant un coup fatal au café Arco. Les poètes et les
artistes le désertent et se réunissent ailleurs. Si l'on continue à
parler de cet établissement, c'est à propos de la renommée bien
problématique d'un repère des gars du milieu. La dégradation continue
aussi dans les années 80. Le café perd son caractère unique et échappe
de justesse à la fermeture complète.
Après quelques péripéties, le café Arco finit par renaître de ses cendres une fois de plus. Restauré et rouvert au public, il ramasse aujourd'hui les bribes de sa gloire disparue. Hélas, il est bien difficile de restaurer son passé glorieux et son aura poétique. Il y a des choses qu'on ne peut pas ressusciter. Il est difficile de retrouver le temps perdu. Jaroslav Seifert le savait bien. Il l'a d'ailleurs écrit dans ses souvenirs:
"Les cafés de Prague! Ce qui en subsiste aujourd'hui ne saurait
nullement témoigner de la vie des cafés entre les deux guerres. Ils
avaient chacun leur genre, souvent très différents les uns des autres.
Les plus calmes avaient une clientèle des étudiants, venus réviser leurs
cours, et de lecteurs de journaux, qui y avaient à leur disposition
l'essentiel de la presse de toute l'Europe. Certains quotidiens étrangers
s'y trouvaient le jour même de leur parution. Au centre de la capitale,
les cafés étaient luxueux, fréquentés aussi par de nombreuses
demi-mondaines. Les serveurs de ces établissements se faisaient raser de
frais deux fois par jour, ce qui me semblait alors quasiment incroyable. Et
puis, il y avait les cafés d'artistes. (...) ... dans nos cafés de
Prague, nous n'étions nullement bercés d'ennui. Tout au contraire. Il y
avait là un brouhaha de conversations, des bruits de pas, de chaises et de
fauteuils, entrecoupé d'un incessant tintement de vaisselle. Ils étaient
donc tout sauf silencieux. On y venait pour discuter, échafauder des
projets, se lancer dans des polémiques ardentes - et je n'avais jamais
l'impression d'y perdre mon temps."






