Chapitres de l'histoire Une Révolution presque silencieuse
Retour cette semaine sur le rock tchèque dans les années soixante. Un sujet qui n'en finit pas de remettre cette décennie bouillante en perspective. La Tchécoslovaquie était alors un pays du bloc de l'Est mais la jeunesse vivait à l'heure de l'Ouest et ses idoles ne s'appelaient pas Gagarine mais Jimmy Hendrix ou John Lennon.
Eva Pilarova
Pas de doute, le rock débridé anglo-saxon a détrôné, en Tchécoslovaquie la
vogue de la chanson française, si bien incarnée par Edith Piaf ou Jacques
Brel. Certes, la variété française des années soixante est présente dans le
répertoire des chansonniers du Sémaphore, club-phare du rock'n'roll et du
twist à Prague. L'exemple le plus connu est « L'important c'est la rose »,
de Gilbert Bécaud, que l'on fredonne dans les rues de Prague. Mais il faut
aussi citer la reprise, en 1966, de la « Poupée de cire, poupée de son »,
de Serge Gainsbourg, chantée au Sémaphore par Eva Pilarova, avec
l'orchestre de Karel Vlach.
Jiri Slitr et Jiri Suchy
Mais la vague du bigbeat agit comme une déferlante. Qui d'autre peut mieux
en témoigner que Jiri Suchy, figure de proue du Sémaphore avec son comparse
Slitr. Il nous révélait il y a quelques temps : « Nous étions plus
influencés par les courants anglo-saxons que par les courants français. Il
s'agissait surtout de la tradition américaine du music-hall. Pour conserver
une certaine diversité à la programmation, nous ajoutions parfois des
chansons françaises. »
Une certaine continuité avec les traditions musicales et culturelles de la première République était également assurée, sans doute inconsciemment, par les groupes de rock tchèques. Ainsi la tendance à reprendre des chansons étrangères mais avec des paroles en tchèque. C'est ce que faisaient, pendant l'entre-deux-guerres, Werich et Voskovec, les protagonistes du Théâtre Libéré.
Olympic en 1966
Ce rock tchèque, en pleine ébullition, parvient d'ailleurs à attirer
l'attention des médias occidentaux. Les télévisions ouest-allemandes et
autrichiennes diffusent ainsi des émissions sur le groupe Olympic, qui sera
le premier à sortir, en 1968, un album original de rock tchèque, fortement
marqué de Beatlemania. Les même Olympic feront d'ailleurs la connaissance
de Louis Armstrong, de passage à Prague en 1965.
Est-ce pour leur pouvoir symbolique dans le contexte du régime ou pour leur qualité musicale que l'Ouest tend l'oreille à certains de ces groupes ? Sans doute un peu pour les deux raisons. Même en plein dégel des relations Est-Ouest, l'éclosion de groupes de rock derrière le rideau de fer a de quoi étonner une opinion occidentale plus habitué aux débats sclérosés sur la supériorité de la science, de l'économie ou encore de l'art soviétique.
Framus Five en 1968, photo: www.michalprokop.cz
La surprise est d'autant plus grande que de 1963 à 1968, tous les courants
musicaux qui voient le jour en Occident sont impactés en Tchécoslovaquie.
On est impressionné par la profondeur de l'influence culturelle.
La tendance rock californien style Beach Boys crée des émules aux bords de la Vltava et ces groupes s'appellent les Cardinals, les Beatings ou encore les Rebels, des noms plutôt incongrus en plein régime communiste ! La soul music, elle, est représentée à Prague par les Framus Five, adeptes d'Aretha Franklin et autres Otis Redding. Quant au blues et au rock, il sera honoré avec talent par les Matadors ou encore Olympic.
Dezo Ursiny
Il est aussi intéressant de voir le phénomène s'étendre à tout le pays et
pas seulement à la capitale. Bien sûr, tout commence à Prague mais, dès
1964, les Majestic et leur chanteuse Vera Spinarova, font trembler les
planches à Ostrava et peu à peu la fièvre s'étend à toute la Moravie : à
Brno, des groupes comme Vulkan, Atlantis ou encore Synkopy 61 prennent la
relève. La Slovaquie n'est pas en reste et Dezo Ursiny, avec son groupe les
Beatmen, s'imposera comme l'un des compositeurs les plus talentueux de la
décennie.
Tout au long des années 60, le rock tchèque prend une maturité prometteuse. Le public aussi d'ailleurs acquiert peu à peu une certaine maturité. Nous reprenons le témoignage, amusant, des journalistes musicaux Konrad et Lindaur : « La tendance originelle du rock furieux cédait peu à peu la place au plaisir de l'écoute et les concerts se déroulaient paisiblement. Les cassages de chaises n'en restaient pas moins le cauchemar des organisateurs des concerts ! »







