Chapitres de l'histoire Une petite histoire de l’exil tchécoslovaque en France (1948-1968)

18-04-2012 15:52 | Anna Kubišta

Lucie Reitingerová est étudiante à Olomouc et elle prépare à l’heure actuelle une thèse sur l’émigration tchécoslovaque en France, de 1968 à 1989. Un travail qui est en réalité la suite de son travail de Master où elle s’est intéressée à cette même émigration juste après le Coup de Prague, de 1948 à 1968. C’est cette période qu’elle a évoquée pour Radio Prague.

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 « Déjà au lycée, je m’intéressais aux relations franco-tchécoslovaques ? Après j’ai décidé d’aller étudier le français et l’histoire. Quand je faisais mon travail de licence, j’ai rencontré M. Eugène Faucher, le fils du général Faucher, qui m’a parlé de son père, de l’Amitié franco-tchécoslovaque. Je me suis rendue compte qu’il existait des gens très intéressant, qu’il y avait un exil tchécoslovaque important en France et que je ne connaissais pas du tout. J’ai décidé de m’y intéresser plus. »

Pour parler de cette première vague d’émigration entre 1948 et 1968, pourriez-vous faire une typologie des personnes qui émigrent ? Est-ce des hommes politiques ? Des artistes ? Dans quelles conditions émigrent-ils ? Et pourriez-vous citer les noms de certaines personnes phare de cette émigration ? Et s’agit-il de personnes liées à des partis politiques ?

Février 1948Février 1948 « En 1948, beaucoup de personnes ont émigré. La situation générale en Europe était très difficile : il y avait partout beaucoup de migrants, de personnes apatrides. L’exil tchécoslovaque, de manière générale, tendait vers les Etats-Unis, mais il fallait obtenir un visa ce qui n’était pas aisé à obtenir. La plupart de l’émigration s’est d’abord répartie en Europe : en France, en Allemagne, où il y avait des camps de réfugiés. Seulement, personne ne voulait rester, tout le monde voulait rejoindre les Etats-Unis. La France et la Grande Bretagne représentaient une sorte de compromis. En France, il y a eu une émigration très forte en 1948, 1949, au tout début des années 1950. Mais après la plupart de ces personnes ont continué vers les Etats-Unis. »

Donc la France était une sorte de tremplin, un arrêt temporaire sur la route des Etats-Unis ?

 « C’est cela. Peu de gens sont restés en France, et en général, s’ils l’ont fait, c’était pour des raisons personnelles. Par exemple, il y a des cas où un jeune homme épouse une Française, et qui donc, décide de rester dans le pays. Ou bien des personnes qui ont trouvé un bon travail et qui préfèrent rester. Donc c’est soit pour des raisons professionnelles, soit pour des raisons personnelles comme le cas d’Hubert Ripka… »

Hubert RipkaHubert Ripka Hubert Ripka qui faisait partie du gouvernement tchécoslovaque avant le Coup de Prague…

 « Oui, et sa femme était française. Pour eux, c’était une certitude qu’ils allaient rester, mais il est vrai qu’Hubert Ripka a beaucoup voyagé. »

Ces personnes qui s’installent, qui restent pour des raisons personnelles par exemple, est-ce qu’elles se côtoient ? Est-ce qu’ils forment une communauté soudée, homogène ? Et s’ils se rencontrent, où le font-ils ? Est-ce qu’il existe des lieux de rencontre privilégiés, dans la mesure où ils sont évidemment dans la même ville… je suppose que tous ne sont pas uniquement à Paris…

 « Je dirais que Paris était le point commun pour la plupart de tous ces exilés. Au début, dans les années 1950 les gens croyaient encore qu’ils reviendraient bientôt en Tchécoslovaquie. Ils se sont organisés politiquement, il y avait des partis politiques, comme la social-démocratie, les chrétiens-démocrates… La plupart des partis qui existaient avant en Tchécoslovaquie étaient représentés. Le siège du Conseil de la Tchécoslovaquie libre était aux Etats-Unis, mais il y avait aussi un siège parisien. Ils se sont organisés, ils ont essayé de se mobiliser pour libérer la Tchécoslovaquie. L’insurrection de la Hongrie en 1956 a été un tournant, car le monde n’a pas réagi. Je dirais qu’à partir de là, les gens se résignent. Jusqu’en 1956, il existait un mouvement politique très fort, mais il ne l’a plus été après cette date. Après, l’exil tchécoslovaque à Paris est un exil des individualités qui essayent de faire quelque chose. »

Ils ne le font pas de manière organisée, ce sont des individus qui font un travail de résistance, mais de leur côté…

Pavel TigridPavel Tigrid « Il y avait quand même des groupes : dans les années 1960, Pavel Tigrid, revenu des Etats-Unis, fonde la revue Svědectví (Témoignage), puis un groupe de la Mission catholique qui était très forte. Puis, il y avait Jaroslav Vrzala qui travaillait dans les structures européennes et était très actif, il voulait que la Tchécoslovaquie reste dans l’Europe, que l’Europe n’oublie pas la Tchécoslovaquie. Il y avait un mouvement ouvrier très fort, mené par Paul Barton : il a essayé de réhabiliter le communisme et de montrer que l’idéologie était différente. »

Donc il y avait une opposition de gauche, en exil, au communisme ?

 « Oui, et puis il y avait M. et Mme Dubina, ou M. et Mme Fišera. Donc c’était plutôt des groupes individuels qui ont essayé de faire quelque chose de leur côté de la façon dont ils estimaient qu’elle était la meilleure. Ils coopéraient un peu, mais il n’y avait pas une seule organisation qui chapeautait le tout. »

Comment ces exilés sont-ils accueillis en France, à commencer par l’administration française ?

 « Ca dépend, chacun a sa propre expérience. Mais il me semble qu’en 1948, l’atmosphère en France n’était pas favorable aux exilés. »

Déjà le Parti communiste français était très fort, ça ne devait pas aider à accueillir des personnes qui fuyaient un régime communiste…

 « C’est cela, il y avait un fort mouvement communiste en France. Et les personnes qui y croyaient, ne comprenaient pas pourquoi les Tchèques quittaient ce qu’ils considéraient comme un paradis sur terre. Ils pensaient que c’était des fascistes par exemple. Ils trouvaient cela suspect. Et puis il ne faut jamais oublier qu’on est dans l’Europe d’après guerre, il y avait une vraie pauvreté. »

La France était détruite…

 « Oui, c’était très difficile de vivre. Les Français étaient pauvres, et il n’y avait pas encore de place pour les émigrés qui venaient se rajouter. »

 

Rediffusion du 13/04/2011

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