Une histoire de l’histoire tchèque

Une fois n’est pas coutume, nous nous pencherons, dans ces Chapitres, sur l’histoire et les historiens tchèques, à travers certains parcours emblématiques. Tous montrent que l’historien tchèque écrit l’histoire au moins autant qu’il la subit.

Au XIXe siècle, l’enseignement de l’histoire, que ce soit à Paris ou à Prague, commence à se généraliser. En même temps, il en est à ses balbutiements et paraîtrait sans doute très académique à des étudiants d’aujourd’hui. Il faut dire qu’à l’université de Prague, à l’instar de celle de Vienne, les professeurs doivent suivre un modèle bien précis. L’originalité et la recherche sont à proscrire.

La polémique des manuscrits de Hanka permettra néanmoins de démontrer la maturité de certaines figures tchèques de Clio. On connaît l’histoire, la découverte, en 1817, par Václav Hanka, de poèmes médiévaux tchèques, les plus anciens qui seraient connus jusqu’alors. Des faux, fabriqués par Hanka lui-même, qui sont contestés par des historiens allemands mais également par l’historien et philologue Josef Dobrovský, par ailleurs professeur de Hanka ! A cette occasion, Dobrovský sera violemment attaqué par Jungmann, autre célèbre philologue tchèque.

Le manuscrits de Václav HankaLe manuscrits de Václav Hanka Notez que Václav Hanka avait voulu faire un canular littéraire et pas un brûlot politique. On trouve ailleurs en Europe le même phénomène. Au XIIIe siècle, l’Ecossais James MacPherson avait déjà évoqué les poèmes d’un pseudo barde répondant au nom d’Ossian. Prosper Mérimée ne fera pas autre chose avec son « Théâtre de Clara Gazul » en 1826.

L’affaire Hanka continuera en tout cas de diviser l’opinion tchèque tout au long du XIXe siècle, dans un contexte de nationalisme naissant. Et pendant cette période de l’Eveil, certains historiens jouent un rôle de premier plan. Citons Jaroslav Goll et surtout Václav Tomek, qui sera le premier recteur de l’université tchèque depuis sa séparation avec la partie allemande en 1882.

Les grandes dictatures du XXe siècle donnent un brutal coup d’arrêt au développement de la discipline historique en terres tchèques. Et ce d’autant plus que celle-ci est au centre des préoccupations des totalitarismes. Pour les nazis, l’histoire constitue, avec la biologie, le pilier de l’idéologie, avec une explication globalisante basée sur le concept de la race. Des études ont été entreprises sur les manuels scolaires allemands sous le IIIe Reich, elles restent à faire pour la Bohême-Moravie.

Certains historiens tchèques paieront de leur vie leurs liens ou leur participation à la résistance. Ainsi, Stanislav Zámečník, qui survivra à sa détention au camp de Dachau, de 1941 à 1945. Citons également l’historien militaire et journaliste anti-nazi Vilém Julius Hauner. Son petit-fils, Milan Hauner, également historien et professeur à l’université du Wisconsin, évoquait sa mémoire sur nos ondes, en novembre 2008 :

« Quand Heydrich arriva dans le pays, mon père fut arrêté parce qu’il maintenait des liens étroits avec l’armée tchèque, organisée dans la clandestinité. L’armée avait formé la première ligne de résistance et mon père avait beaucoup d’amis parmi eux. C’est pourquoi il a été envoyé dans le pire des camps de concentration du système nazi, Mauthausen en Autriche. Il y laissera la vie. »

Sous le communisme, l’histoire est tout autant remodelée. Le moteur de l’histoire, ce n’est plus la race mais la classe. Et le mouvement ouvrier explique toute les étapes de l’histoire tchèque, selon une dialectique marxiste basique : les hussites sont présentés comme les premiers communistes, l’Autriche-Hongrie constituait une « prison des peuples » et la Première République de Masaryk et Beneš, une dictature. Dans cette optique, Beneš passe pour le complice actif de Hitler lors de la crise de Munich, la propagande n’a vraiment peur de rien !

Martin NejedlýMartin Nejedlý Malgré les soubresauts de la conjoncture, la discipline historique ne stagne pas totalement en Tchécoslovaquie. Il faut ici évoquer l’influence de l’Ecole des Annales. Courant historique français fondé par Lucien Febvre et Marc Bloch à la fin des années 1920, l’Ecole des Annales veut écrire une histoire totale de l’homme, qui ne se limite plus aux seuls aspects politiques ou militaires. Ce courant va profondément renouveler les domaines et les méthodes de recherche historique, ce sera ainsi l’histoire des mentalités dans les années 70...

Parmi les héritiers tchèques des Annales, citons Josef Macek, directeur de l’Institut d’histoire dans les années 60 et acteur du Printemps de Prague ou encore Martin Nejedlý, actuellement professeur d’histoire médiévale à l’Université Charles de Prague et qui fut l’élève du médiéviste français Jacques Le Goff, co-directeur de l’Ecole des Annales.

Rendons enfin hommage à Karel Bartošek, dissident pendant les années 70 et exilé en France depuis 1982. Dans son Livre noir, publié en 1997, Stéphane Courtois, co-fondateur de la revue Communisme, refusait la distinction entre le régime nazi et le régime communiste. Karel Bartošek démissionnera du comité de rédaction. Refusant l’instrumentalisation de la mémoire, il rétablit ainsi la vocation réelle de l’historien, chercheur humble et non juge véhément. Karel Bartošek nous quittait en 2004. Notre collaborateur Jiří Slavíček, qui était alors présent à Paris, témoignait :

« Je les vois encore : les visages émerveillés des étudiants français, en histoire ou en sociologie, venus le consulter non seulement de Paris, mais aussi de Toulouse et d'ailleurs... L'historien Karel Bartošek a eu beaucoup d'attrait pour tous ceux qui s'intéressaient à l’histoire de l’Europe centrale et aux années noires du régime communiste à Prague ».