Chapitres de l'histoire Résistance culturelle sous l'occupation

15-09-2004 | David Alon

Cela fait 66 ans que fut signé, le 15 septembre 1938, le traité de Münich, qui préludait à l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne et à sa transformation en "Protectorat de Bohême-Moravie". Comme dans les autres pays occupés, les Tchèques fournirent une minorité de résistants et une minorité de collaborateurs. La majorité semblait attendre des jours meilleurs dans un attentisme pragmatique. Il y eut pourtant en Bohême une résistance silencieuse et étendue, symbolisée par une vie culturelle intense.

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Adolf HitlerAdolf Hitler "Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver". La phrase célèbre de Hitler cache mal l'enjeu que représentait, pour les nazis, les activités liées à la culture. Mais c'est bien avec un revolver sur la tempe, pas toujours symbolique, qu'artistes et écrivains tchèques travaillèrent sous l'Occupation.

Le septième art fut, sans doute, le plus miné par l'occupant. Et pour cause, il était déjà en Allemagne l'un des outils de propagande privilégiés par le régime. Les Allemands trouvaient dans les studios Barrandov à Prague tout le matériel technique et le savoir-faire nécessaires. La société allemande, Pragfilm, employait techniciens, scénaristes et acteurs tchèques. Les deux grandes actrices Mandlova et Baarova tournèrent ainsi à Prague et à Berlin dans des films à caractère non politique. Elles seront emprisonnées pour collaboration, à la libération.

A côté du cinéma officiel existait aussi un cinéma indépendant mais le monopole allemand et les subventions de Berlin rendaient toute concurrence impossible. De toute façon, la culture tchèque, comme le pays dans son ensemble, était promis à une germanisation forcée. Tout était bouclé pour que la culture de la propagande puisse seule gouverner l'intelligence du pays. L'Université de Prague fut, bien sûr, l'une des premières institutions touchées. Des professeurs allemands s'installaient aux commandes tandis que de nombreux universitaires tchèques étaient déportés.

Si la culture et le savoir représentaient un enjeu politique important pour les nazis, ils n'en étaient pas moins essentiels pour les Tchèques. C'est dans la culture que la conscience nationale tchèque s'est toujours maintenue en périodes de crises. Il en fut ainsi après la défaite de la Montagne Blanche, en 1620, ou encore dans l'après-1848. Ce constat s'impose avec plus d'acuité sous l'occupation allemande. Ceci explique, en partie, l'étonnante vitalité culturelle pendant l'occupation.

Karel CapekKarel Capek A commencer par la littérature. Le nombre d'ouvrages édités reste élevé de 1938 à 1940, plus de 4 000 par an. La censure, mais aussi les contingents réduits du papier aboutissent à des baisses notables des tirages, en 1942 et 1943. Malgré tout, ceux-ci restent stables de 1938, qui enregistre 9,4 millions de tirages, à 1943, qui en compte 8,9 millions. A cette date pourtant, les Allemands sont passés d'une relative indifférence à un durcissement brutal.

De 1939 à 1941, 65 titres de Karel Capek sont édités quand son frère, le peintre et écrivain Josef Capek, meurt dans le camp de Bergen-Belsen, en 1945. La culture tchèque compte ses martyrs par dizaines, déportés ou exécutés. Citons les écrivains Vladislav Vancura et Karel Polacek, l'actrice Anna Letenska ou encore le compositeur Karel Hasler. La liste est loin d'être exhaustive et tous les domaines de l'art furent concernés...

Vitezslav NezvalVitezslav Nezval Face à la brutalité des nazis, la population choisit une forme de résistance passive, qui se cristallise dans la culture. Et s'ils s'y réfugient, c'est moins pour oublier que pour se souvenir. On se tourne vers les moments glorieux de la culture du pays pour conserver son identité nationale et morale. Les opéras de Bedrich Smetana sont, très souvent, présentés sur les scènes pragoises. De même, les grands classiques de la poésie tchèque du XIXème siècle sont constamment réédités. Le durcissement allemand de 1941 n'y change rien. Avec les recueils de Seifert, Nezval et Frantisek Halas, la Seconde Guerre mondiale représente, paradoxalement ou non, un véritable âge d'or de la poésie tchèque.

Résistance passive, le retour aux traditions nationales constitua une forme éloquente de résistance spirituelle.

Plus subversif fut sans doute le jazz sous le Protectorat. Adopté par un grand nombre de jeunes Tchèques, il illustrait bien leur refus d'adhérer à la culture officielle du racisme. Quelques enregistrements circulaient à Prague, mais les radios comme la Voix de l'Amérique ou la BBC, captées dans le pays, offraient l'avantage d'être difficilement contrôlables. Dans Le Camarade Joueur de Jazz, l'écrivain tchèque, Josef Skvorecky, évoque les "zazous" de Bohême. Ils se retrouvent entre eux, le plus souvent à la campagne, où ils se cachent dans des maisons isolés pour écouter du jazz. On se relaie généralement pour surveiller toute présence indésirable.

Une image de TerezinUne image de Terezin Lieu d'émotion collective par excellence, le théâtre fut aussi un art subversif aux yeux de l'occupant. Il joua un rôle important dans la résistance morale car, même apolitiques, les pièces prenaient un relief nouveau dans le contexte de l'Occupation. De nombreuses pièces d'auteurs tchèques furent mises en scène pendant la guerre. En 1944, les autorités allemandes ordonnèrent la fermeture des salles de spectacle dans tout le Protectorat.

Symbole d'une résistance silencieuse, l'art et la littérature constituèrent aussi une planche de salut face à l'inhumanité du quotidien. A la vie culturelle de Prague répondait celle de Terezin, à quelques kilomètres au nord. Dans ce camp de transition vers les camps de la mort, la poésie et la musique ont aussi aidé de nombreux détenus à survivre dans la menace constante.

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