Milan Rastislav Štefánik : la création d’un héros national tchécoslovaque (I)

Milan Rastislav Štefánik est sans aucun doute l’un des principaux héros nationaux de la Première République tchécoslovaque et de la Slovaquie après 1993. A la suite d’un tragique accident d’avion en 1919, sa vie s’est brutalement arrêtée alors que la République tchécoslovaque venait d’être créée quelques mois plus tôt. Dans un entretien accordé à Radio Prague, l’historien slovaque Michal Kšiňan revient sur cette figure historique. La première partie de cet entretien, que nous vous livrons aujourd’hui, est consacrée à son rôle dans la cause tchécoslovaque qui émerge durant la Première Guerre mondiale.

Michal KšiňanMichal Kšiňan Michal Kšiňan, vous êtes historien à l’Académie des sciences slovaque à Bratislava et chercheur associé au Cefres à Prague. Vous avez travaillé sur la biographie de Štefánik, est-ce que vous pouvez nous présenter ce personnage ?

Il faisait beaucoup d’expéditions, beaucoup de missions scientifiques vers le début de la guerre en 1913. Il a aussi mené des missions diplomatiques. Lorsque la Première Guerre mondiale a commencé, il était à la tête de la résistance tchécoslovaque avec Beneš et Masaryk. Il était alors en charge de la création de l’armée tchécoslovaque qui est née en France, en Italie et en Russie. Štefánik a beaucoup voyagé afin d’assurer la création de l’armée et de recruter des volontaires. Et puis, il s’est engagé en tant que diplomate. »

Qu’est-ce qui explique le départ de Slovaquie de Štefánik ?

 « Il a quitté la Slovaquie, en réalité le royaume de Hongrie, à l’âge de dix-neuf ans, et il est parti faire des études à Prague. C’était son premier départ. Lorsqu’il a fini ses études d’astronomie, il a voulu trouver un emploi dans ce domaine. Ce qui n’était pas possible à Prague. Il voyait en même temps Paris comme un centre scientifique. Il appréciait beaucoup Camille Flammarion avec qui il était en contact et Jules Janssen. Je crois que c’était la renommée de Paris qui l’a attiré. »

Donc un personnage plutôt francophile. Qu’est ce qui explique son engagement dans la cause tchécoslovaque, qui n’existe pas encore à la fin du XIXème siècle mais qui va apparaître durant le Première Guerre mondiale.

Milan Rastislav ŠtefánikMilan Rastislav Štefánik « Štefánik vient d’une famille de patriotes slovaques. Son père était un patriote fervent et cela a influencé Štefánik, même si son identité varie puisqu’il a obtenu la nationalité française en 1912. »

Est-ce qu’avant la guerre il était un personnage connu dans les provinces slovaques et dans les pays tchèques ? Ou était-il simplement connu en France où il s’était intégré dans le réseau de l’élite parisienne ?

 « Il n’était pas connu en Slovaquie, mais il était un peu connu à Prague notamment en raison du fait qu’il avait étudié à Prague et qu’il était en contact avec les élites pragoises. Sinon, il était connu dans certains milieux hauts placés en France. Il était en contact avec le Sénateur Emile Chautemps et, grâce à lui, il a eu accès au président de la Chambre des députés ou au président du Sénat. Il était connu dans les cercles d’élites avec lesquels il était en contact ».

Son engagement dans la cause tchécoslovaque se fait durant la Première Guerre mondiale. Comment cela se passe pour lui qui a fait une carrière scientifique et qui se fera connaître comme un personnage important de l’armée de libération tchécoslovaque ?

Štefánik est décoré de la Croix de Guerre en 1915Štefánik est décoré de la Croix de Guerre en 1915 « Il est mobilisé dans l’infanterie française, car il participe au conflit aux côtés des Français à partir de 1915 sur le front occidental, contre les Allemands. Il est ensuite transféré en Serbie afin de lutter contre l’Autriche-Hongrie. A la fin de l’année 1915, il arrête ses activités militaires proprement dites et il s’engage dans la résistance tchécoslovaque où il est nommé général. Cette promotion était surtout diplomatique car lorsqu’il allait négocier en Italie, un lieutenant-colonel ou un général bénéficie de plus de respect qu’un capitaine. »

Donc il participe directement, avant la fin de la Première Guerre mondiale, aux négociations qui vont mener à la création de la Tchécoslovaquie ?

 « L’Italie ne voulait pas que l’armée tchécoslovaque soit créée dans ce pays. Et au départ, Štefánik voulait transférer les prisonniers tchécoslovaques d’Italie en France. Il a ensuite mené des négociations qui ont conduit à la création de l’armée tchécoslovaque en Italie. Ce fait peut être compris comme une reconnaissance officielle de la Tchécoslovaquie par l’Italie. »

Cette reconnaissance intervient à quel moment ?

 « Au printemps 1918. »

La vie de Štefánik se termine à l’issue de la Première Guerre mondiale de manière tragique, est ce que vous pouvez rappeler ce moment qui est central dans la vie posthume de Štefánik comme héros national pour les Tchécoslovaques ?

Les ruines de l'avion de ŠtefánikLes ruines de l'avion de Štefánik « Štefánik voulait rentrer d’Italie en Tchécoslovaquie en avion, il est parti le 4 mai 1919 de Campo Formio et il voulait atterrir à Bratislava. Mais l’avion s’est écrasé près de Bratislava. Il y a beaucoup de théories du complot autour de la mort de Štefánik, mais je pense que c’était plutôt un accident causé par le vent. »

La version officielle privilégie la thèse de l’accident, Štefánik devient connu et un personnage important après sa mort. Comment expliquez-vous la récupération du personnage dans l’après-guerre ?

 « Il y a plusieurs choses qui sont importantes dans la popularité de Štefánik. La première chose est que dans l’histoire slovaque, il n’y avait pas beaucoup de héros qui ont eu du succès. C’est Štefánik qui a mis fin à l’asservissement des Slovaques dans le royaume de Hongrie. Et puis, sa mort tragique à 39 ans est perçue comme quelque chose de romantique. Cela a contribué à sa popularité. »

Principalement en Slovaquie ou dans la toute la nouvelle République tchécoslovaque ?

 « Dans toute la République. C’est un fait très touchant dans la vie de Štefánik, il est mort lorsqu’il était au sommet de sa carrière. »