Chapitres de l'histoire Marlène Dietrich mise à l’honneur par la ville d’Ústí nad Labem
« Les héros oubliés » est le nom d’un projet mené depuis 2005 par les historiens et chercheurs de l’Institut d’histoire moderne, des Archives de l’Etat et du Musée de la ville d’Ústí nad Labem. Son objectif était de retrouver les anciens citoyens tchécoslovaques de nationalité allemande qui, dans les années 1930 - 1940 ont activement combattu contre Hitler avant de devenir, après la guerre, victimes du principe de culpabilité collective appliqué alors à l’égard de la population dite ennemie.
Plus de 130 familles d’anciens Allemands des Sudètes, installées le
plus souvent en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis et au Canada, ont
été contactées dans le cadre du projet. Les données réunies sur les
destinées dramatiques de ces « héros oubliés » font l’objet d’une
exposition proposée par la ville d’Ústí nad Labem. L’historien
Václav Houfek du Musée d’Ústí dont la tâche consistait à retrouver
les adversaires actifs du nazisme dans les milieux artistiques allemands
sur le territoire de l’ancienne Tchécoslovaquie a accepté de nous
raconter les histoires concrètes des personnes qui l’ont touché le plus
: ainsi, Kurt Gröger, peintre allemand d’origine tchèque exilé vers la
France, est un des héros oubliés. On écoute Václav Houfek :
L'autoportrait de Kurt Gröger
« Le peintre Kurt Gröger, né à Šternberk en Moravie, est un
représentant typique de l’avant-garde artistique européenne des années
1920-1930 : après ses études à Berlin, il a séjourné à Paris où il
s’est marié, puis il est retourné à Šternberk et après la signature
des accords de Munich, en septembre 1938, il est reparti en France où il a
combattu comme volontaire dans l’armée française contre Hitler. Après
la capitulation de Paris, il s’est déplacé au sud de la France pour
continuer son combat dans le mouvement de résistance clandestine. La
France l’a récompensé en lui accordant la nationalité française. En
revanche, l’Etat tchécoslovaque refusait de communiquer avec lui : ses
biens ont été confisqués, ses parents chassés de leur maison, son
œuvre pillée et volée. Interdit de retourner dans son pays d’origine,
Kurt Gröger a fini par se donner la mort. »
Les travaux sur le projet ont dévoilé une série de curiosités jusqu’alors ignorées. Václav Houfek lève le secret sur une partie de la vie de la célèbre actrice et chanteuse allemande, Marlène Dietrich :
« Marlène Dietrich, l’une des plus grandes vedettes du cinéma mondiale de la première moitié du XXe siècle, a été étroitement liée à la ville d’Ústí nad Labem, par son mariage conclu en 1923 avec un homme originaire de cette ville, Rudolf Sieber. »
Marlène Dietrich
Par ce mariage, Marlène Dietrich a obtenu non seulement un certificat de
résidence à Ústí nad Labem, mais aussi la nationalité tchécoslovaque
qu’elle a abandonnée en 1926 lorsqu’elle a pris la nationalité
allemande. Or après l’ascension au pouvoir de Hitler, elle a souhaité
obtenir à nouveau la nationalité tchécoslovaque, continue Václav Houfek
:
« Puisque l’Etat tchécoslovaque s’est montré hésitant et les Américains ont été plus rapides, Marlène Dietrich et Rudolf Sieber sont devenus citoyens des Etats-Unis d’Amérique. Il n’empêche que durant les années 1930-1940, Marlène Dietrich a entretenu des contacts très étroits avec la famille de son mari à Ústí nad Labem. Antifasciste convaincu, Rudolf Sieber a aidé de nombreux exilés allemands réfugiés aux Etats-Unis où il s’est fait remarquer en tant que représentant marquant de l’industrie du cinéma de Californie. »
Marlène Dietrich et Rudolf Sieber
Les archives ont livré un film dont on ignorait l’existence et qui
documente le dernier séjour de Marlène Dietrich en Tchécoslovaquie, en
mai 1945. Dans l’Allemagne nazie, elle était considérée comme
traître. Engagée volontaire de l’armée américaine qui lui a attribué
le grade d’officier, Marlène Dietrich a parcouru, en mai 1945, avec un
groupe de soldats américains à bord d’une jeep, le territoire
tchécoslovaque à partir de Plzeň jusqu’à Ústí nad Labem où elle a
rencontré les parents de son mari :
« Elle a été prise en photo avec eux. Elle était persuadée que la famille avait survécu à la guerre. Les photos montrent l’actrice saluée par les habitants allemands de la ville d’Ústí … Plus tard, en octobre 1945, elle a appris que les parents de son mari avaient été transférés dans un camp de réfugiés à l’Est de l’Allemagne et elle est allée les chercher pour les déménager aux Etats-Unis. Bien que sa vie ait été largement médiatisée, cet événement ne figure nulle part dans ses souvenirs, Marlène Dietrich n’en a jamais parlé. »
Trois ans de travaux sur le projet « Les Héros oubliés » ont apporté
beaucoup de révélations sur les activités d’artistes allemands
engagés dans la Tchécoslovaquie d’avant-guerre, comme John Heartfield,
graphiste et peintre qui anglicise à l’époque son nom pour protester
contre le nationalisme allemand et qui est surtout connu pour ses
photomontages politiques. De manière visionnaire, l’artiste a dénoncé
la montée du nazisme par ses affiches et ses photomontages publiés dans
la revue Arbeiter Illustrierte Zeitung. Cette revue anti-nazie la plus
connue dans les années 1930 paraissait à Prague où Heartfield a fui
Hitler, avant de s’installer en Grande-Bretagne. Le projet a permis de
reconstituer les destinées connues et moins connues de personnes
courageuses qui faisaient partie du creuset culturel tchéco-allemand de la
Tchécoslovaquie d’avant-guerre et qui, après 1945, ont vécu un enfer,
quand ils ont été empêchés de continuer à vivre dans leur ancienne
patrie.







