L'utopie du panslavisme

Né au début du XIXe siècle en plein romantisme, le panslavisme pouvait apparaître comme une théorie pleine de charme. Solidaires car appartenant à un tronc commun, les Slaves étaient destinés à fonder une communauté unie. Confédération, fédération, Etat centralisé ? La forme sous laquelle les Slaves devaient se rassembler restait floue. Dans ces Chapitres de l'Histoire, nous dépassons le mythe pour voir en quoi l'utopie était, elle, bien réelle.

Le Congrès slave en 1848Le Congrès slave en 1848 Si le mouvement panslaviste eut finalement peu d'audience en Bohême-Moravie, il s'est manifesté de manière spectaculaire à travers les Congrès slaves, qui se tiennent à Prague en 1848 et en 1908, et qui rassemblent l'ensemble du monde slave. La première génération de patriotes tchèques, comme Josef Jungmann ou Jan Kollar, furent souvent d'ardents russophiles. Leur admiration pour un Etat slave puissant effaçait les côtés plus sombres du tsarisme : autocratie, régime pré-féodal...

Les visions du monde et les situations politiques russes et tchèques au XIXe siècle sont bien différentes. Du journaliste Karel Havlicek Borovsky jusqu'à Masaryk, les intellectuels tchèques, de tradition libérale, n'ont jamais adhéré au panslavisme. D'autant plus que l'idée de solidarité slave était démentie par l'occupation russe de la Pologne.

Le projet de drapeau panslave en 1848Le projet de drapeau panslave en 1848 La Russie n'a pas connu le système féodal, qui a caractérisé l'Occident médiéval, et dont a dérivé la naissance des Etats modernes. En France ou en Bohême, les relations de vassalité unissaient le roi aux grands seigneurs et ceux-ci aux paysans. Le roi abandonnait une parcelle de pouvoir au seigneur contre son service armé et le seigneur accordait sa protection au paysan contre la culture de terres. Rien de tel dans la Russie médiévale, où les grands-ducs de Moscou assignaient des terres aux voïévodes, non pour leur faire jouer le rôle de vassaux, mais pour qu'ils mettent en valeur ces terres à leur profit. Sans aucune obligation à leur égard. Le Tsar lui-même n'était pas tenu de respecter un quelconque droit de propriété.

Cette constante autocratique de la Russie jusqu'au XIXe siècle explique l'absence de pouvoir intermédiaire entre la population et le Tsar, chef suprême. Pas de représentation comme le Tiers Etat en France ou les Diètes en Bohême-Moravie, ancêtres des Parlements actuels. Et en Bohême, l'absence de noblesse influente depuis la bataille de la Montagne blanche aboutit à la formation d'élites issues des classes roturières. Une situation "méritocratique", qui fait plus penser à la IIIe République française qu'à la Russie des Tsars.

Les réalités sociales sont également distinctes. Si le servage existe encore en Bohême dans la première moitié du XIXe siècle, il n'a rien de commun avec celui qui sévit en Russie jusqu'en 1861, date à laquelle le Tsar Alexandre II émancipe les paysans.

La bataille de Chlumec en 1775La bataille de Chlumec en 1775 Dans les Pays tchèques, la volonté de législation en faveur des serfs est manifeste, même si elle se heurte à la mauvaise volonté des seigneurs. Au printemps et à l'été 1775, en pleine famine, de grandes révoltes paysannes précipitent la publication de la patente sur la corvée pour la Bohême-Moravie. Il faut dire que la monarchie habsbourgeoise avait plutôt bien accueilli les idées des Lumières, venues de France. Sous l'influence de ses conseillers "éclairés", Marie-Thérèse souhaite protéger les serfs de la monarchie contre les injustices seigneuriales.

Joseph IIJoseph II Son fils Joseph II suivra la même politique et il modifiera considérablement le statut du serf : désormais, ce dernier n'a plus à demander l'autorisation du seigneur pour se marier, changer de domicile ou encore mettre ses enfants à l'école. Mais les corvées le maintiennent en état de dépendance. En 1789, elles sont transformées en contributions en argent et elles ne peuvent dépasser 30 % des revenus du paysan. A la mort de Joseph II, les seigneurs d'Autriche et de Bohême rétablissent la corvée, provoquant quelques jacqueries en 1790 et 1792. Joseph II restera longtemps, dans l'imagerie populaire, comme "l'empereur des paysans".

En Russie, c'est au nombre de ses serfs que l'on reconnaît la richesse d'un seigneur. Et ce nombre prend des proportions démesurées, totalement inconnues en Occident et en Europe centrale. Citons ainsi, vers 1850, le maréchal Razoumovski, un proche de l'impératrice, qui possédait environ 300 000 serfs, une véritable ville ! Les seigneurs moins fortunés disposent facilement de 1 000 âmes, on en compte 14 000 dans ce cas en 1834. A la différence des pays de la Monarchie autrichienne, les idées des Lumières, malgré la francophilie des élites russes, n'ont pas pénétré en Russie. Si, au XIXe siècle, le seigneur russe ne possède pas le droit de vie et de mort sur ses serfs, il peut s'en servir comme d'une simple propriété. Il peut les hypothéquer comme les vendre. Et la loi lui accorde le droit de punition corporelle : le serf peut être bastonné jusqu'à 15 coups et fouetté jusqu'à 40 coups. L'envoi en Sibérie est une autre possibilité en cas de désobéissance grave. Le seigneur est de toute façon le seul juge.

Le contexte nationaliste du XIXe siècle est sans doute une clé pour comprendre la croyance de certains intellectuels tchèques en une entité slave, éventuellement dirigée par la Russie. A la même époque, un courant pangermaniste virulent se développe dans les Etats allemands, en phase progressive d'unification. Derrière l'utopie du panslavisme, il faut sans doute voir l'attrait exercé par un Etat slave puissant, la Russie, tout auréolé de sa victoire récente contre les troupes napoléoniennes. Sans parler de la culture exemplaire de la noblesse de Saint-Pétersbourg, qui lisait et même parlait plus souvent en français qu'en russe...