Chapitres de l'histoire L’underground tchèque, la source vive de la dissidence (II)
Le mouvement culturel de l’underground tchèque naît en réaction à la normalisation tchécoslovaque à partir du début des années 1970. Principal mouvement contestataire et libertaire de la Tchécoslovaquie de Husák, il est aussi à la source de la dissidence politique qui se manifeste en 1976 lors du procès du groupe de rock psychédélique The Plastic People of the Universe. Le message de liberté véhiculé par l’underground tchèque et la dissidence politique qui lui est associé ont marqué une génération malgré leur marginalisation par le régime socialiste. ‘L’underground après 1990’, est la suite et la fin de la seconde partie de notre reportage avec le peintre David Němec et la journaliste et spécialiste des cultures contestataires en Europe centrale, Anne-Claire Veluire.
Bien qu’il soit considéré comme l’un des grands mouvements culturels
tchèque et slovaque, la nature libertaire de l’underground a conduit
les
artistes à vivre marginalisés et durement persécutés par le régime
socialiste qui n’a eu de cesse de traquer les membres de cette jeunesse
idéaliste, surtout lorsqu’ils étaient associés au mouvement civique
de
la Charte 77. Sur cette question, Anne-Claire Veluire :
« C’est un mouvement qui a vécu dans l’ombre pendant deux décennies mais qui produit des poètes qui sont aujourd’hui reconnus et qui ont reçu plusieurs récompenses. Ivan Martin Jirous a reçu le prix Jaroslav Seifert. Il est reconnu comme l’un des plus grands poètes contemporains tchèques. »
Ivan Martin Jirous
Ivan Martin Jirous, le penseur de l’underground tchèque. Une voix
rauque modelée par l’abus d’alcool mais qui est aussi le témoin
d’une vie difficile et de séjours répétés en prison. Dans les
années
1970 et 1980, Jirous a été emprisonné huit ans au total dans les
geôles
communistes pour avoir été l’initiateur de nombreuses manifestations
culturelles considérées comme illégales. Sa mort en 2011, quelques mois
avant celle de Václav Havel a été ressentie comme une perte inestimable
pour ses proches, une partie de la classe politique notamment les anciens
chartistes ainsi que les artistes proches de l’underground qui ont
participé et qui participent à leur manière à la poursuite du
mouvement
culturel initié il y a bientôt 40 ans.
La liberté totale et la transgression des normes dans l’expression artistique sont au centre de l’idée de l’underground tchèque. Sur ce point le peintre David Němec :
« Je pense que ce style de vie qui consiste à être libre à l’intérieur de soi est extrêmement important. Il ne faut pas se laisser imposer ses choix. Je peins et je n’exposerais pas dans une galerie qui impose ses conditions. Je préfère exposer dans les galeries qui respectent les principes de l’underground. Ce qui est important à mes yeux, c’est que le responsable d’une galerie, même s’il n’est pas de la mouvance underground, soit agréable et qu’il ne pose aucune condition. Je préfère exposer dans une cave, sous un toit ou dans un appartement car cela m’est plus proche que dans une galerie. C’est aussi plus vivant. Ces principes du refus de la manipulation, je crois que je les aurais toute ma vie quel que soit le régime politique, que ce soit des bolchéviques ou les autres. »
Les années ont passé, les écrits de ceux qui ont bravé l’un des
régimes les plus durs du XXe siècle restent. Les membres de
l’underground, les « androši », comme ils s’appellent volontiers
ont
vieilli et portent encore les cheveux longs et la barbe pour beaucoup
d’entre eux. Un style maintenu durant des décennies comme pour défier
le temps qui passe et en signe de fidélité vis-à-vis d’une partie de
leur histoire. David Němec le reconnaît, en leur compagnie la
mélancolie
est palpable :
« Aujourd’hui, nous disposons des conditions de la liberté. Nous pouvons publier des livres, nous pouvons exposer, faire des concerts. De nombreux amis publient des livres, certains ont des galeries… s’ils sont audacieux, les gens peuvent faire ce qui leur plaît. Je pense qu’il y a aujourd’hui des jeunes qui vivent aussi cette liberté que nous ressentions alors. Je ne sais pas comment ils s’appellent, des anarchistes peut-être. J’étais il y a quelques jours à un concert où sont venus des vieux ‘androši’ et qui devaient avoir plus de soixante ans. Ils avaient l’air fatigué, avec leurs cheveux longs, c’était un peu mélancolique… »
Pour beaucoup d’« androši », la pression du régime communiste durant les années 1980, les a contraints à l’exil. En Autriche, en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis. Certains reviennent occasionnellement et retrouvent le temps d’un concert ceux qui ne sont pas partis.
Nachtazyl « Ils sont dispersés dans le monde entier, le concert a eu lieu
dans une
brasserie à Smíchov, un quartier du centre de Prague. Il y avait des
gens
de Vienne parce qu’il y a une coopération avec le bar Nachtazyl (un
café d’anciens immigrés tchécoslovaques de Vienne, ndlr), il y avait
un groupe de musiciens qui jouent au Nachtazyl. Je dois dire que pour moi,
il a été très désagréable de voir que beaucoup de mes amis sont
partis
dans les années 1980 lorsque, après les débuts de la Charte 77 la
pression politique était la plus forte… Maintenant, beaucoup d’entre
eux ont des appartements ici et viennent de temps en temps. Leurs enfants,
en revanche, sont grands et sont aussi dispersés dans le monde entier.
Pour ce qui est des ‘androši’ locaux, les enfants sont différents de
leurs parents… Je me souviens qu’un jour mon père rentrait de Vienne
et je lui posais des questions concernant les jeunes et leur orientation
dans le monde et il m’a répondu qu’il y avait beaucoup
d’informations et que c’était un vrai bazar pour s’y
orienter…oui,
un sacré bazar ! »
Le mouvement civique de la Charte s’arrête peu de temps après la chute du régime socialiste, lorsqu’en Tchécoslovaquie les droits de l’homme ont été pleinement rétablis. Sur le sort de l’underground après 1989, Anne-Claire Veluire précise:
Plastic People of the Universe
« Beaucoup d’entre eux étaient partis à l’étranger au début
des
années 1980, parce qu’ils ont été poursuivis ou persécutés,
poussés
à l’émigration et sont revenus dans les années 1990 petit à petit.
Il
y a une date clé qui est 1997 au moment où Havel a demandé aux Plastic
People of the Universe de se reformer à l’occasion de la Charte 77.
C’est à ce moment qu’on peut estimer que la communauté s’est un
peu
recréée. Ce qui est intéressant de voir, c’est que depuis plusieurs
années, avec la force des réseaux sociaux sur Internet, les
gens reprennent contact et organisent de plus en plus d’événements qui
permettent de les faire connaître. »






