« L’histoire de l’Europe centrale est faite d’altérités culturelles »

Relativement présente dans le débat européen, l’immigration fait partie des grands enjeux auxquels Bruxelles devra faire face notamment en termes de coordination entre les Etats. Or, tous les pays européens n’ont pas la même histoire et le même rapport à cette question que l’on sait source de tensions en République tchèque et dans les pays centre-européens. Pour Radio Prague, Laure Teulières, historienne de l’immigration à l’université Toulouse-Jean Jaurès, de passage dans la capitale tchèque à l’initiative du CEFRES et de la Faculté des Lettres de l'Université Charles, a accepté de discuter des futurs enjeux migratoires européens.

Laure Teulières, photo: Site officiel de l'Institut français de PragueLaure Teulières, photo: Site officiel de l'Institut français de Prague Laure Teulières, dans le contexte de la crise migratoire européenne, comment analysez-vous la difficulté des pays du groupe de Visegrád d’accepter les populations venues notamment d’Afrique et du Moyen-Orient ?

« Ces mécanismes sont le fait de la réaction d’une société face à la venue d’étrangers et surtout la façon dont les discours sociaux sont construits et l’image façonnée des étrangers qui en découle. Dans ce cas, il y a diverses dimensions dans un contexte socio-économique important. Quelles sont les opportunités pour les migrants ? Pourquoi les gens se sentent-ils en insécurité économique et social ce qui va conditionner une partie de leur réaction ? Il y a aussi des enjeux politiques très forts à savoir les discours de politique publique construits à l’encontre de cette réalité.

Il y a une instrumentalisation politique des enjeux migratoires car il existe également des courants idéologiques qui bâtissent leur autorité et leur notoriété contre les migrants pour avoir de l’influence dans la société. Ces courants sont très en vogue en Europe centrale et notamment en Pologne mais on peut aussi pointer l’importance du rôle des médias. Beaucoup de personnes réagissent à partir d’une image fantasmatique de ce que serait le ‘migrant’ plutôt qu’ à partir d’une connaissance réelle. Le terme ‘crise des migrants’ est un terme qui a tendance à enfermer l’autre et à créer une distance sémantique, il n’est ainsi plus considérer comme un individu égal aux autres. »

La question interreligieuse semble se substituer peu à peu à la dimension ’interculturelle. Les attitudes de certains faits relevant du ‘religieux’ provoquent des craintes au sein de la population des Etats européens. Ce constat ne se limite pas à l’Europe centrale…

Foto: Robert Cotič / CC BY 3.0Foto: Robert Cotič / CC BY 3.0 « Il est incontestable que cela pèse car c’est un thème récurrent dans certains discours. Une personne travaillant en sciences humaines ne peut que constater la réalité de ce type de faits. Cela se vérifie dans le discours de la population, dans ce qu’il provoque en termes d’attitudes et de choix idéologiques. Cette question est définitivement présente. En revanche l’historien peut essayer de l’aborder d’une manière plus complexe et d’y apporter des nuances en fonction des époques. Cette question sous-entend également la thématique de l’islam qui se retrouve dans les discours de nos contemporains et du débat public.

La dimension religieuse a été présente, dans le cas français, même pour des immigrations d’origine chrétienne. Lorsque les attitudes et les pratiques n’étaient pas exactement similaires. La religion pouvait être considérée comme un levier de repli de ces populations étrangères, il y avait parfois des marques d’inquiétudes comme dans le cas des Polonais, arrivés en masse dans le nord de la France, implantés dans des cités ouvrières, qui étaient animés par un fort sentiment religieux. Ces derniers ont pu être perçus comme communautaristes, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Si même cette population catholique en France a pu être regardée avec une forme de suspicion, dans le cadre de l’islam, cela est redoublé, même si cette dernière n’est pas totalement exogène à l’Europe.

Par ailleurs, l’histoire entière de l’Europe centrale est faite d’altérités culturelles. L’empire des Habsbourg a été très marqué par une coexistence cosmopolite des groupes ethniques divers. C’est plutôt le XXe siècle qui est le siècle d’un fait national étatique et d’un clivage idéologique, qui fut celui de la guerre froide, qui a tendu à faire oublier cette réalité. »

Quel modèle d’intégration, entre les modèles anglo-saxon, français et allemand, est le plus compatible avec la situation des pays d’Europe centrale et orientale ?

Photo: CC BY-NC-SA 2.0Photo: CC BY-NC-SA 2.0 « Effectivement, on a longtemps raisonné et réfléchi dans l’historiographie à partir de grands modèles archétypaux d’intégration : multiculturel et communautariste dans les pays anglo-saxons, républicain et assimilateur en France… Mais je serais bien en peine de donner des leçons, de faire des pronostics, parce qu’en réalité, ces modèles-là ne fonctionnent plus vraiment. Il n’y a plus de modèle archétypal. C’est une réflexion qui est en débat partout : ‘Comment faire pour vivre ensemble ?’ A un moment donné, le regard de l’historienne que je suis s’arrête et c’est à chacun de prendre sa responsabilité de citoyen, d’acteur de la société pour construire des sociétés qui soient à la fois ouvertes, mais aussi bâties sur un projet.

Je crois que les réactions d’hostilité que l’on voit se manifester en Europe face à ladite crise des migrants atteste aussi d’une certaine panne de nos sociétés à penser leur propre futur et le penser d’une manière inclusive d’abord pour les populations déjà présentes et qui sont, pour certaines d’entre-elles, en souffrance. Elles se sentent délaissées, sur le bord d’une mondialisation, des changements qui sont assez brutaux. Plus on s’attellera à régler ces enjeux-là, à faire des sociétés plus pacifiées et plus fortes de l’intérieur, plus elles pourront être inclusives pour ceux qui arrivent. »