Les transferts culturels entre l’Europe médiane et Paris au XIXe siècle

Quand tous les chemins menaient à Paris, c’est l’intitulé des journées d’étude organisées à la fin du mois de juin à Prague avec l’objectif de se pencher sur les échanges artistiques entre la France et l’Europe médiane au XIXe siècle. A l’origine de cette manifestation, deux doctorantes, Adéla Klinerová et Kristýna Hochmuth, qui ont accepté pour Radio Prague de revenir sur l’événement.

Adéla Klinerová, photo: CEFRESAdéla Klinerová, photo: CEFRES Adéla Klinerová : « Il s’agissait de journées d’étude organisées par le CEFRES, le Centre français de recherche en sciences sociales, en partenariat avec d’autres institutions tchèques centrées sur l’histoire de l’art : l’Institut d’histoire de l’art de la faculté de Lettres de l’université Charles, celui de l’Académie tchèque des Sciences et la Galerie nationale de Prague. L’idée était de reprendre ce sujet assez classique qu’est le rayonnement artistique de la France tout au long du XIXe siècle, ou plutôt du long XIXe siècle (de 1789 à 1914) et de prendre un nouveau point de vue méthodologique en l’étudiant à partir des échanges culturels et des transferts culturels. »

Des échanges réciproques entre Paris et les artistes centre-européens

Ces échanges culturels se faisaient-ils uniquement depuis Paris, qui rayonnait vers la périphérie, ou existait-il des échanges qui se faisaient dans les deux directions ?

Kristýna Hochmuth : « Je pense qu’il y avait plutôt des artistes qui sont venus à Paris et qui ont appris quelque chose là-bas, un savoir-faire, en étudiant chez un maître français. Mais ils ont exposé dans les salons des tableaux sur des sujets d’Europe centrale, notamment des sujets historiques tchèques. »

Ce qui a donc pu avoir une influence sur le champ artistique parisien…

A. K. : « Oui, on a l’habitude de parler de la France artistique mais derrière il y a toutes sortes d’échanges qui sont réciproques. Il y a donc aussi des échanges dans l’autre sens tout au long du XIXe siècle : le milieu artistique était très international, même pour les acteurs provenant d’Europe centrale. Les artistes avaient des contacts non seulement avec la France, mais aussi avec d’autres pays d’Europe centrale. Le réseau était beaucoup plus vaste que ce qu’on croit. »

Camille Pissarro, Boulevard Montmartre, 1897, photo: public domainCamille Pissarro, Boulevard Montmartre, 1897, photo: public domain Il y avait aussi des centres secondaires importants, comme par exemple en architecture, qui est votre domaine d’étude, Adéla Klinerová. Pouvez-vous nous en parler?

A. K. : « Le but de ces journées d’étude était aussi de décrire le rôle médiateur d’autres centres culturels. Dans plusieurs communications, on a mentionné Berlin ou Vienne qui étaient des villes très importantes à l’époque et qui avaient un rôle de médiateur à côté de Paris. »

Comment s’explique l’importance de Paris et de la France dans ces échanges culturels ? Dans le cadre de vos journées d’étude, vous vous êtes intéressée au long XIXe siècle : on peut donc imaginer qu’il y a eu des évolutions entre 1789 et 1914. Comment avez-vous réfléchi à cela ?

K.H. : « Tout dépend des pays. En Pologne par exemple, les échanges artistiques ont commencé à la fin du XVIIIe siècle, mais en Bohême ou en Hongrie, ils ont commencé au milieu du XIXe siècle. »

Les références françaises dans les revues d’architecture tchèques

Vous avez-vous-même proposé des sujets qui vous intéressaient pour ces journées d’étude. Adéla Klinerová, vous avez notamment travaillé sur les références françaises dans les revues d’architecture des pays tchèques. Qu’y trouve-t-on et en quoi est-ce intéressant pour votre travail ?

A. K. : « On y trouve des références françaises de différents types. J’ai choisi de parler en particulier d’une revue spécialisée d’architecture : le Bulletin de la Société des architectes ingénieurs du royaume de Bohême. C’était la revue d’architecture la plus influente du XIXe siècle en Bohême. Les références françaises se trouvent d’abord les ouvrages qui étaient disponibles à la bibliothèque de la Société. Dans les périodiques qui ont été échangés avec la société, on trouve dès les années 1870 des périodiques de provenance française qui datent de la moitié des années 1870. Il y a ensuite des liens institutionnels entre cette Société des architectes ingénieurs de Bohême et d’autres sociétés en Europe, mais aussi en dehors de l’Europe. Sur la même période, la moitié des années 1870, on trouve des liens avec des sociétés françaises qui perdurent jusqu’au tournant du siècle et plus loin. »

Jaroslav Čermák, portraitiste Jan Vilímek, photo: public domainJaroslav Čermák, portraitiste Jan Vilímek, photo: public domain Ces échanges sont-ils plus importants entre cette revue et la France qu’avec d’autres pays ? Existe-t-il vraiment une spécificité de l’influence française ?

A.K. : « Je ne peux pas dire que ce sont des références plus importantes parce que, dans le contexte culturel et politique, la Société a entretenu des relations peut-être plus importantes avec les sociétés allemandes et viennoises. Il est quand même intéressant pour ma recherche doctorale, dans laquelle j’étudie la reprise du langage de l’architecture française dans l’architecture historiciste du XIXe siècle, de voir ces liens avec le milieu français. »

Dans ces revues, vous voyez un impact clair de l’influence française ?

A.K. : « J’éviterais peut-être de parler de l’influence française directe. Mais en étudiant ces influences françaises, on peut voir de quelle manière circulaient des modèles à l’époque. J’ai mentionné l’échange des périodiques et c’est surtout ces périodiques qui étaient la ressource la plus importante des modèles, grâce à des illustrations importantes. Sachant qu’il y avait ces périodiques de provenance française disponibles à telle ou telle période, on peut dire que cela a eu une certaine influence sur les architectes qui ont pu s’en inspirer. »

Des peintres tchèques à Paris au milieu du XIXe siècle

Kristýna Hochmuth, vous avez pour votre part présenté un sujet sur les premiers peintres tchèques qui ont fait le voyage en France, à Paris, au milieu du XIXe siècle. Qui sont ces artistes tchèques ? Pourquoi décident-ils d’aller à Paris à ce moment-là et par quels intermédiaires font-ils ce voyage ?

Plaque en l'honneur de Jaroslav Čermák sur l'avenue de Wagram, à Paris, photo: Mu CC BY-SA 3.0Plaque en l'honneur de Jaroslav Čermák sur l'avenue de Wagram, à Paris, photo: Mu CC BY-SA 3.0 K.H. : « C’est par exemple Jaroslav Čermák, Karel Purkyně ou Hippolyt Soběslav Pinkas. Ce sont des artistes qui étudiaient auparavant dans d’autres pays, par exemple en Allemagne ou en Belgique, où ils ont découvert l’art français. Parce que, en Bohême, à Prague, il n’y avait presque pas d’expositions avec des artistes français. Et après leurs études en Allemagne ou en Belgique, ils ont décidé d’aller à Paris. »

Dans votre communication, vous avez insisté sur l’aspect formation, c’est-à-dire qu’à Paris ils vont apprendre des choses qu’ils ne connaissaient pas…

K.H. : « Il y avait plusieurs artistes qui ont étudié chez des maîtres français. Le premier artiste, Jaroslav Čermák, a fini sa formation avec le maître belge Louis Gallait. Mais les autres ont cherché des maîtres français et ils ont trouvé les ateliers privés de Thomas Couture, Léon Cogniet ou Ernest Hébert. Ce sont les trois maîtres français les plus importants à cette époque. »

Quel impact pour leur carrière, pour leur vie, a pu avoir ce voyage ? Retournent-t-ils ensuite en Bohême ou restent-ils en France ? L’influence française est-elle visible dans leur production artistique ?

K.H. : « Cela dépend des artistes. Jaroslav Čermák est resté en France et il y est devenu célèbre, parce qu’il y exposé dans les salons et y a reçu des médailles. En même temps, il était très connu à Prague. Mais plusieurs artistes qui sont rentrés en Bohême ont mis fin à leur carrière artistique malheureusement. Parce que ce sont plutôt des artistes réalistes qui ont suivi le style moderne, quelque chose de nouveau pour Prague, où il n’y avait pas le milieu artistique, où le public n’était pas prêt pour les tableaux réalistes. »

Comparer des espaces cultures et des disciplines artistiques différents

Hippolyt Soběslav Pinkas: Les travailleurs à Montmartre, photo: public domainHippolyt Soběslav Pinkas: Les travailleurs à Montmartre, photo: public domain Au cours de cette journée d’étude, vous avez pu identifier des phénomènes communs, des transferts culturels communs dans différentes disciplines artistiques ?

A.K. : « Je dirais qu’un grand avantage de ces journées était le fait qu’il y avait des participants provenant de cinq pays de l’Europe. On avait donc la possibilité de comparer ces transferts culturels dans nos différents milieux. Et par exemple, sur ce dont vient de parler Kristýna, sur la façon dont les artistes avec une expérience française se sont établis après leur retour dans leur pays natal, il y a des différences frappantes entre le milieu de Bohême et l’espace culturel polonais, ou bien de la Hongrie. »

Par exemple ?

A.K. : « Par exemple, il y avait une grande tradition en Pologne des voyages des artistes vers la France. Il y avait un nombre plus important d’artistes qui se sont rendus en France provenant de la Pologne ou bien de la Hongrie, tandis que les artistes tchèques étaient en minorité dans cette comparaison. Et puis, les artistes polonais, après leur retour en Pologne, ont assez souvent trouvé un poste plus important dans la société polonaise, ce qui n’était pas le cas en Bohême. Mais là aussi, il faut peut-être distinguer entre la période des années 1860-1870. »

K.H. : « Oui, c’est vrai, à la fin du XIXe siècle, il était presque obligatoire d’aller à Paris. C’était quelque chose en plus pour les artistes s’ils avaient l’expérience française. La première vague des artistes tchèques, c’est la génération qui a ouvert la voie pour les autres. »

Quel bilan, plus généralement, tirez-vous de ces journées d’étude que vous avez organisée ?

A.K. : « On a vraiment apprécié la qualité des communications présentées lors de ces deux journées d’études. C’est pour cela d’ailleurs que nous envisageons une publication des actes de ces journées d’étude. Je mentionnerais aussi qu’il y avait beaucoup d’échanges intéressants et les participants avaient vraiment envie de discuter de toute cette problématique.

Ce qu’on a apprécié aussi, ce sont les conférences données par nos invités. Il y avait M. Marek Zgórniak, professeur à l’Université Jagellon de Cracovie, qui, à l’ouverture de la journée d’étude, a présenté le cas polonais en ce qui concerne les échanges artistiques du long XIXe siècle. Enfin, on a pu avoir aussi une conférence donnée par M. Michael Werner, directeur de recherche au CNRS et à l’EHESS. Il a parlé d’un autre sujet, à savoir les pratiques sociales de la musique au XIXe siècle et la transformation de la vie musicale au XIXe siècle. C’était intéressant, même pour les historiens de l’art, parce qu’il a utilisé du matériel iconographique lors de sa conférence. Il était donc intéressant de voir aussi les échanges artistiques dans le contexte de la musique. »

K.H. : « Il y avait des participants qui ont parlé de sculpture, de peinture, d’architecture, de photographie… Il y avait vraiment beaucoup de participants très intéressants. »

Et vous avez terminé par une petite visite de la Galerie nationale…

K.H. : « Oui, bien sûr, parce qu’il y avait et il y a toujours une exposition sur le modernisme viennois. J’ai aussi montré à mes collègues la collection permanente. »

A.K. : « Pour illustrer peut-être cette bonne ambiance, très amicale et chaleureuse, qui a régné pendant ces deux journées d’études, je mentionnerais peut-être que, pendant la visite guidée, nous avons même improvisé, avec notre troupe de participant aux journées d’étude, un tableau vivant, totalement dans le sens des coutumes du XIXe siècle. C’était vraiment une belle expérience, dans une atmosphère extraordinaire. »