Le massacre de Lidice

Le 10 juin 1942, il y a soixante-quinze ans, les nazis détruisaient le petit village de Lidice et massacraient sa population. 192 hommes, 60 femmes et 88 enfants ont péri suite à ce crime, parfois présenté comme « l’Oradour-sur-Glane tchèque ». Retour dans cette rubrique historique sur ce massacre, symbole de la barbarie nazie en pays tchèques.

Le 10 juin 1942, les nazis détruisaient le village de Lidice, photo: ČT24Le 10 juin 1942, les nazis détruisaient le village de Lidice, photo: ČT24 Pour appréhender le tragique sort réservé à Lidice le 10 juin 1942, il faut revenir deux semaines plus tôt. Le 27 mai, Jozef Gabčík et Jan Kubiš, deux résistants tchécoslovaques, parachutés en Bohême quelques mois auparavant depuis Londres, mènent l’opération Anthropoid. Dans le quartier de Libeň à Prague, ils attaquent le dirigeant nazi Reinhard Heydrich, protecteur de Bohême-Moravie.

Le criminel de guerre est touché par la grenade qui vise son véhicule et il décède quelques jours plus tard à l’hôpital des suites de ses blessures. S’en suit une répression monstrueuse et la traque des auteurs de l’attentat. Au total, il est estimé que 5000 personnes auraient été assassinées par les nazis en représailles, et parmi les victimes, les habitants de Lidice. Mais pourquoi les nazis s’en sont-ils pris à ce petit village situé près de la ville de Kladno, à quelques dizaines de kilomètres au nord-ouest de Prague ? L’historien Eduard Stehlík, qui s’est intéressé au massacre, tente une réponse :

Lidice, photo: Ondřej TomšůLidice, photo: Ondřej Tomšů « Pourquoi ce crime ? C’est la question et on peut envisager plusieurs réponses. Paradoxalement, une des choses qui a pu jouer un rôle, c’est la peur des membres de la Gestapo, des membres de la SS sur le territoire du Protectorat, la peur dans leur relation avec Berlin. Une semaine après l’attentat, Heydrich décède et ils n’ont toujours rien sur les auteurs de l’attaque. Ils ont bien la main sur des objets récupérés sur le lieu de l’attentat mais ils n’ont aucun indice digne de ce nom. »

En fait, ce qui aurait joué un grand rôle, c’est une lettre. Une lettre un peu mystérieuse qui n’a rien à voir avec l’attentat mais liée à une affaire compliquée d’adultère. Ce texte, qui arrive entre les mains de la Gestapo, met cependant les Allemands sur la piste de deux résistants, engagés dans les forces tchécoslovaques en Angleterre, qui auraient pu trouver refuge à Lidice. Sans plus d’indice, les nazis pensent avoir mis la main sur les deux hommes responsables de l’attentat sur Heydrich. Une première razzia est opérée à Lidice le 4 juin, le jour où le dignitaire nazi décède de ses blessures, les parents des deux résistants sont arrêtés, mais les Allemands ne trouvent aucun élément concluent.

Photo: Barbora NěmcováPhoto: Barbora Němcová Pourtant, Karl Hermann Frank et Kurt Daluege, qui succèdent à Heydrich à la tête du protectorat, organisent la vengeance collective contre le village de Lidice avec l’approbation de Hitler et de Himmler. Il s’agit de faire un exemple. L’historien Vojtěch Kyncl raconte :

« Les 18 et 19 mai, une grande conférence avait été organisée à Prague en présence de tous les dirigeants de la Gestapo et des chefs des groupes d’intervention de l’Est, en charge des missions d’extermination. Heydrich y avait déclaré que le Protectorat était totalement sûr, que la situation y était sous contrôle. Et tout à coup, il y a cet attentat le 27 mai 1942. Cela a été un très grand choc et il fallait alors montrer aux autres commandants que les nazis ne laisseraient pas passer une telle chose. »

Les nazis conduisent tous les hommes, et plusieurs adolescents, auprès d’une ferme où ils sont fusillés, photo: ČT24Les nazis conduisent tous les hommes, et plusieurs adolescents, auprès d’une ferme où ils sont fusillés, photo: ČT24 Et ils ne laissent pas passer une telle chose. Le 10 juin au matin, des membres de l’OrPo, la police allemande, et de la SS encerclent le village et en bloquent les accès. Ils conduisent tous les hommes, et plusieurs adolescents, auprès d’une ferme où ils sont fusillés. L’opération dure une bonne partie de la journée. Les femmes et les enfants sont pour leur part rassemblés à l’école du village, avant d’être emmenés en bus dans un établissement scolaire de Kladno. Après quelques jours, les femmes sont déportées au camp de concentration de Ravensbrück. Les enfants, séparés de leurs parents, connaissent des sorts différents. Certains sont condamnés à être « rééduqués », d’autres sont envoyés à Łódź et ils périront gazés dans le camp d'extermination de Chełmno début juillet.

Les femmes de Lidice, photo: Ondřej TomšůLes femmes de Lidice, photo: Ondřej Tomšů Le massacre fait au total 340 victimes, sur les près de 500 habitants que comptaient le village. Les animaux sont également égorgés et tous les bâtiments sont détruits à l’explosif. Même le cimetière est supprimé. Se promenant sur le site de l’ancien village, Martina Lehmannová, qui dirige le Mémorial de Lidice depuis avril 2017, précise :

« Là où l’on voit le marronnier en fleur, se trouve l’actuel cimetière de Lidice. Il n’est pas très loin du cimetière initial. Les nazis voulaient un anéantissement total. C’est pourquoi ils ont également fait sauter le cimetière originel. Il ne devait pas rester le moindre souvenir à Lidice. »

Le cimetière de Lidice, photo: Jan Polák, CC BY-SA 3.0Le cimetière de Lidice, photo: Jan Polák, CC BY-SA 3.0 Les nazis poursuivent la répression. Le 18 juin, ils découvrent la cache des résistants responsables de l’assassinat de Heydrich et les tuent dans l’église pragoise où ils avaient trouvé refuge. Quelques jours plus tard, c’est le village de Ležáky, à l’est de la Bohême, où l’on a trouvé une radio liée à l’opération Anthropoid, qui fait les frais de la vengeance allemande. La commune est rasée, une trentaine d’hommes sont assassinés et onze enfants sont envoyés dans des camps de concentration.

Alors que les Allemands utilisent le massacre de Lidice pour leur propagande, la nouvelle suscite l’émotion dans le monde entier, avec certaines municipalités ici ou là décidant de prendre le nom de la commune martyre. Au niveau géopolitique, il joue sans doute aussi un rôle, contribuant à convaincre les Alliés de rendre après la guerre à la Tchécoslovaquie ses frontières d’avant 1938 et les accords de Munich.

Dans un document déclassifié dans les années 2000, on apprenait également que Winston Churchill, choqué par Lidice, avait demandé à la Royal Air Force de raser trois villages allemands pour chaque village détruit par les nazis. Depuis Londres, où il dirige le gouvernement tchécoslovaque en exil, Edvard Beneš réagit pour sa part devant les caméras le 29 juin 1942 en ces termes :

Edvard Beneš, photo: ČTEdvard Beneš, photo: ČT « Heydrich est mort, tout comme des centaines de Tchèques innocents et parmi eux des femmes et des jeunes de moins de 18 ans, tout comme tous les hommes qui vivaient dans le petit village de Lidice. Leurs mères, leurs femmes et leurs sœurs sont dans un camp de concentration, leurs enfants ont été envoyés dans des dits ‘centres d’éducation […]. J’ai vu les yeux des soldats tchécoslovaques remplis de colère à cause du massacre de Lidice. Toute la nation tchécoslovaque est déterminée à exiger un sévère châtiment pour Lidice ; la justice viendra, croyez-moi. Les nazis ont eu beau détruire le moindre bâtiment à Lidice et même oblitérer son nom dans leurs rapports, mais dans nos propres souvenirs, et dans ceux de l’humanité, le nom de Lidice occupera une grande place. Lidice vivra pour toujours. »

Lidice vivra d’autant plus pour toujours que le village est reconstruit à partir de 1947. Un mémorial, construit en 1962 et modernisé au début des années 2000, rend hommage aux victimes du massacre et fait en sorte qu'il ne soit pas oublié.