Chapitres de l'histoire Le difficile essor de la communauté franciscaine à Prague
La semaine dernière à Prague, quatorze martyrs franciscains étaient exhumés et revoyaient ainsi le jour après quatre siècles de repos. En mai dernier, le pape Benoît XVI a en effet approuvé par décret la béatification de ces hommes assassinés au début du XVIIe siècle dans le monastère de Notre-Dame-des-Neiges, au sein duquel les franciscains résidaient et résident encore. Nous vous proposons de revenir sur les traces de ces moines, venus s’implanter à Prague pour y prêcher leur foi et tenter de reconquérir les nombreux fidèles séduits par la Réforme protestante. A l’époque, la ville est le centre du Saint-Empire romain germanique qui va bientôt s’entredéchirer et être dévasté par la guerre de Trente Ans, dont la deuxième défenestration de Prague constitue un évènement déclencheur. C’est dans une période marquée par les tensions religieuses entre communautés catholiques et protestantes que les moines franciscains tentent de se développer à Prague. Quatorze d’entre eux y seront assassinés.
Monastère de Notre-Dame-des-Neiges
La communauté franciscaine de Prague est toujours vivante et organise la
vie religieuse de sa paroisse au sein du monastère où elle réside,
Notre-Dame-des-Neiges. Celle-ci se compose d’une remarquable église de
style gothique dont la voûte culmine à plus de 34 mètres de hauteur, ce
qui en fait la plus haute des 83 églises que compte la ville. Situé sur
la place Jungmann, en plein cœur de Prague, la communauté a pignon sur
rue. Cela fait déjà quatre siècles que ces moines fidèles à l’ordre
créé par François d’Assise, occupent la capitale de la Bohême
puisqu’ils s’y installent au tout début du XVIIe siècle. Petr
Regalát Beneš est aujourd’hui membre de cette communauté. Il nous
conte l’arrivée des franciscains à Prague à une époque où cet ordre
tente de se répandre dans le cadre de la Contre-réforme. Celle-ci,
initiée près d’un demi-siècle plus tôt par l’Eglise catholique,
vise à contrer la progression de la foi protestante en Europe, et
notamment dans les pays tchèques.
« Nous sommes au temps de l’empereur Rodolphe II et Prague était alors le centre du Saint-Empire romain germanique. Il était donc logique que les ordres monastiques les plus importants tentent de s’y implanter. C’est pour cela qu’Enrico Alfieri, le ministre général de l’Ordre franciscain, se rend à Prague en 1603. Et l’endroit lui a plu ou il faudrait plutôt dire le chantier, car cette église se résumait alors à trois murs périphériques et n’avait ni toit ni plafond. Cela lui a rappelé le Colisée à Rome. Il a alors été demandé à Rodolphe II d’accorder la permission aux franciscains de s’y installer et d’entamer la restauration du lieu. »
Jakub František Sadílek
Et la bâtisse a alors bien besoin d’une réfection. La construction de
Notre-Dame-des-Neiges avait été décidée par Charles IV en 1347. Selon
les plans de l’époque, cela doit être un ensemble monumental long de
plus de cent mètres et dont la nef atteindra quarante mètres. Finalement
seuls le presbytère (terminé en 1379) et le cloître sont construits. La
construction de la nef et de la tour commence plus tard, au début du XVe
siècle mais elle est interrompue par les guerres hussites qui opposent
catholiques et partisans de Jan Hus. Ce dernier prône un retour à une
conception plus sobre et simple de la pratique religieuse. Et c’est à
l’église de Notre-Dame-des-Neiges que prêche un autre prédicateur
hussite : Jan Želivský. Le 30 juillet 1419, après une messe, il prend
la
tête d’une procession de fidèles. Ils prennent la direction l’Hôtel
de ville et veulent y réclamer la libération de prisonniers hussites.
Une
pierre est alors lancée d’une des fenêtres du bâtiment vers Jan
Želivský. La foule menée par Jan Žižka est alors prise de fureur,
pénètre la mairie et treize membres du conseil municipal sont
défenestrés : c’est la première défenestration de Prague.
Après ces évènements, Prague perd temporairement son influence et le bâtiment tombe peu à peu en ruine. Il faut donc attendre 1603 et l’arrivée des frères mineurs, l’autre nom des franciscains, pour que Notre-Dame-des-Neiges reprenne des couleurs. Cependant, pour Jakub František Sadílek, il ne faut pas se contenter de cette date puisque des franciscains avaient déjà tenté de s’installer à Prague entre 1461 et 1483. Pour lui, l’implantation des franciscains au cœur du Saint-Empire romain germanique est intéressante à plus d’un titre. Il nous explique pourquoi :
« Je dirais que même si l’histoire a retenu que la communauté a
été
fondée cette année-là, il y avait déjà eu un certain nombre de
tentatives dans le passé. Je crois qu’il ne faut pas seulement
envisager
cela comme un projet humain mais également peut-être comme un dessein du
Seigneur. L’aspect intéressant, à l’heure de la multiplication des
rencontres internationales, de la globalisation, c’est que ce sont tous
des moines de nationalités différentes qui vivent au sein d’une seule
communauté avec un mode de vie très simple. Par ailleurs, ils vivent
avec
la foi dans la voie qu’ils ont choisie. Personnellement, et je ne parle
qu’en mon nom, la communauté à son origine est pour moi un grand
témoignage de foi en une vie ordinaire, en un état ordinaire, un
témoignage d’une vie en société en bonne intelligence entre des
personnes de sexes, d’âges et de nationalités différents. »
Les valeurs portées à travers la vie monastique n’ont pas changé à travers les siècles et cette foi dans un mode de vie humble et voué à la prédication sont les piliers de la pratique religieuse des moines de l’Ordre franciscain, selon Jakub František Sadílek. Cet ordre est né en Italie au XIIIe siècle sous l’impulsion de François d’Assise qui suite à une révélation, désire passer sa vie à aimer la création. Prenant exemple sur les démunis de son époque, il s’habille avec un manteau ample de laine grise à capuchon et maintenu par une ceinture de corde, qui deviendra l’habit des moines franciscains. Il passera sa vie sur les routes à vivre pauvrement et à répandre la parole des évangiles. La communauté qu’il inspire se développe rapidement sous la protection des papes, et compte bientôt près d’un millier de monastères dans toute l’Europe.
Petr Regalát Beneš
Mais revenons à Prague au début du XVIIe siècle. A cette époque Prague
est redevenu un centre culturel, scientifique et politique important.
Comme
le note Jakub František Sadílek, les membres de la communauté qui
arrivent alors dans la ville viennent d’horizons très différents,
essentiellement d’Europe occidentale, de la péninsule italienne,
d’Espagne ou des pays germaniques. Et ils ne sont pas forcément les
bienvenus. Ce sont des étrangers catholiques dans une ville où les
protestants sont majoritaires. Certains princes du Saint-Empire romain
germanique souhaitent que Prague reviennent dans le giron catholique de la
papauté. Aussi, la ville doit se défendre contre des raids intempestifs
qui mettent à mal la sécurité de ses habitants. La tension qui y règne
aboutit en février 1611 au massacre de quatorze de ces moines
franciscains, qui peinent à se faire accepter et qu’on soupçonne
d’entente avec les agresseurs. Petr Regalát Beneš nous raconte les
circonstances de ces meurtres :
« La communauté protestante de la ville avait le sentiment d’être menacée, un sentiment renforcé par l’arrivée importante de nouveaux habitants venus d’ailleurs. Aussi quand les troupes de Léopold V de Habsbourg, l’archevêque de Passau alors en conflit avec l’empereur du Saint-Empire romain germanique, occupent Malá Strana et menacent de traverser la Vltava, le désordre et la fureur s’emparent des habitants de la ville. La population locale et ceux qui étaient venus se réfugier ici, et qui pour la plupart étaient protestants donc, ont eu le sentiment que les monastères catholiques étaient de mèches avec les assaillants, avec ces hommes de Passau. Dans le même temps, certains ont pu profiter de la situation et ils ont envahi ces monastères, les ont pillés, et ils ont même parfois assassiné comme ici. Ils ont également tué au couvent des Augustins et peut-être également dans celui de Sainte-Agnès. »
401 ans après ce massacre, le pape Benoît XIV a finalement donné un
avis favorable à la demande de béatification de ces quatorze martyrs.
Selon Petr Regalát Beneš, c’est leur décision de rester au
monastère,
leur attitude exemplaire et leur courage face à la mort qui justifient la
décision papale. Le processus de béatification a été entamé il y a
plus de trois siècles, mais le moine précise qu’il s’agit presque
toujours d’un mécanisme très long :
« Les efforts en vue de faire béatifier les quatorze martyrs débutent tôt puisqu’on en a des traces dès 1624. Cette volonté était présente ici dès le premier jour. Mais les démarches officielles datent de 1677. Les circonstances ont fait que certains problèmes financiers ont une première fois arrêté le processus. Mais on supposait que tout se passerait bien et que l’on réitèrerait la demande rapidement. »
Ainsi la communauté survit à l’hécatombe de 1611 et va même ensuite prospérer. Sept ans plus tard, une délégation de protestants, mécontents de la fermeture de deux temples, se rend au Château de Prague. Celui-ci est alors habité par Matthias Ier, qui a succédé à son frère Rodolphe II et est alors roi de Bohême et empereur du Saint-Empire romain germanique. Suite à une dispute, des membres de la procession protestante jettent deux représentants du pouvoir habsbourgeois par les fenêtres, lesquels atterrissent sur un tas de fumier. C’est la deuxième défenestration de Prague, évènement qui enclenche le processus qui mènera à la Guerre de Trente Ans. Les Habsbourgeois veulent conserver et renforcer leur pouvoir sur les pays allemands, le tout sur fond de guerres de religion. Après la bataille de la Montagne Blanche en novembre 1620, les protestants de Bohême sont vaincus et la liberté de culte interdite à Prague. Seul le catholicisme y est autorisé et les franciscains peuvent alors se développer dans une ville qui perd pour trois siècles son statut de capitale.
« Il est intéressant de voir que dans un certains sens, le meurtre
des
franciscains marque réellement le début de leur implantation à Prague.
Quelques années auparavant, on va dire une dizaine d’années
auparavant,
il y avait dix-sept frères franciscains dans toute la province. Certains
avaient été décimés par la peste. Il y a eu ensuite cette invitation
faite à de nouveaux frères d’autres pays afin qu’ils viennent
remplir
les rangs franciscains. Mais, un siècle plus tard, on comptait
probablement près de mille frères en Bohême et en Moravie. Donc, il y a
eu comme une sorte de rupture. »
Bien plus tard, la communauté connaîtra de nouvelles épreuves avec
l’avènement du régime communiste. Le monastère est réquisitionné en
1949. Les frères en sont expulsés et certains ne reviendront qu’après
la chute dudit régime en 1989. Si la vie monastique a repris, les messes
régulières et les fidèles présents, les moines franciscains estiment
toujours que l’Eglise catholique est persécutée en République
tchèque. La question de la restitution des biens aux Eglises, et celle de
la relation de ces cultes avec l’Etat, y sont sans doute pour beaucoup.






