Chapitres de l'histoire Le centre d’histoire visuelle Malach : 52 000 témoignages de survivants de la Shoah
Le centre d’histoire visuelle de l’Université Charles de Prague est depuis le 29 janvier l’un des trois lieux, en Europe centrale, où l'on peut avoir accès aux archives de l’Institut de la Fondation pour la Shoah. Le siège de cet Institut se trouve à Los Angeles, à l’Université de Californie du sud.
'La Liste de Schindler'
L’idée de recueillir autant de souvenirs personnels de la Shoah que
possible pour qu’ils restent à la disposition des générations
présentes et futures est née pendant le tournage de la Liste de
Schindler
du réalisateur américain Steven Spielberg. Combien de temps a-t-il fallu
pour fonder une base de données unique comprenant près de 110 000 heures
d’enregistrements audiovisuels ? Combien de souvenirs de rescapés de
l’holocauste est-on parvenu à recueillir ? Jitka Drahokoupilová est la
première coordinatrice du projet :
« Les débuts remontent à 1994. Grâce à Steven Spielberg et son
film, il y a eu une vraie vague d’intérêt pour ces témoignages.
C'est ainsi qu'est née la Fondation pour la Shoah. Dans un premier temps,
des équipes de collaborateurs en Europe et dans le monde entier sont
allées interviewer des survivants des camps nazis et des personnes
persécutées pendant la guerre. Il s’est très vite avéré que ces
témoignages constituaient un véritable trésor. On est alors passé à
l’étape de leur traitement, à la division des interviews par sections
et à l’indexation du matériel dans une sorte de thésaurus. Ce langage
documentaire nous donne un instrument de recherche qui permet aux
utilisateurs de visiter la base de données selon leurs choix en fonction
des thèmes proposés. Si ce travail avait été fait manuellement, cela
aurait pris des dizaines d’années, alors que de cette manière, cela
n'a
duré que 4 ans. Le thésaurus compte 55 000 termes. »
Avec son volume de données équivalent à 8 pétabits, ces archives de l’histoire visuelle sont l’une des premières bibliothèques numériques au monde. Combien d’interviews de survivants de la Shoah, dans quelles langues, peut-on entendre en ce moment à Prague, sous la forme d’enregistrements audiovisuels ?
Photo: http://college.usc.edu
« Le plus grand nombre de témoignages sont en anglais et en
hébreu, à cause du déménagement d’un grand nombre de survivants en
Israël et
en Amérique du nord. Les souvenirs ont été recueillis en 32 langues et
dans 56 pays du monde. Le nombre des personnes qui ont apporté leur
témoignage approche le chiffre de 52 000. Chaque interview dure 2 heures
en moyenne. Plus de 500 interviews sont en tchèque, et plus de 600 en
slovaque. »
Le fait que les archives aient trouvé refuge dans les locaux du centre de linguistique appliquée et formelle de la faculté de mathématiques et de physique de l’Université Charles n’est pas dû au hasard, car ce centre a pris part à la documentation des témoignages recueillis. Son directeur, le professeur Jan Hajič a beaucoup oeuvré pour que Prague soit l’un des trois lieux d’accès en Europe centrale :
Jan Hajič
« Dans notre centre, on a directement accès à l’intégralité
des
vidéos et des interviews. Les témoignages tchèques sont disponibles
immédiatement, pour les autres il faut patienter quelques secondes ou
minutes avant qu’ils ne parviennent de Californie. Certains témoignages
se répondent et se complètent, apportant de nouveaux faits inédits,
d’autres sont beaucoup plus émotifs et pour certains visiteurs il est
parfois difficile de les suivre du début à la fin. J’ai lu moi-même
une série de témoignages lorsque j’ai travaillé avec ces données.
Même si on cherche à garder une distance professionnelle, on ne peut pas
rester insensible devant ces choses horribles et vraiment inimaginables
aujourd’hui. »
Le plus grand nombre de ces témoignages, soit plus de 48 000, ce sont
ceux
des rescapés juifs de la Shoah, auxquels on peut rajouter les
souvenirs de prisonniers politiques, ceux des victimes Sinti et Rom de
l’Holocauste, des rescapés des expérimentations eugéniques et aussi
les
témoignages de personnes internées en raison de leur homosexualité.
C’est le cas de Pierre Seel, l’un des 1 852 rescapés français de la
Shoah dont les souvenirs ont été recueillis pour ces archives. Ma guide
m’ouvre son témoignage pour que je puisse prendre des notes, car la
reproduction des interviews n’est pour l’instant pas possible. Pierre
Seel raconte qu'il a été déporté en mai 1941 par la Gestapo de
Mulhouse
au camp de redressement de Schirmeck. Après six mois de sévices, il a
été incorporé dans la Wehrmacht pour lutter
contre
les Alliés. 40 ans plus tard, il est sorti du silence pour
témoigner. Pierre Seel est décédé en 2005 et une rue a été baptisée
en son nom à Toulouse.
A Prague, les archives de la Shoah ont été baptisées Malach. Jitka Drahokoupilová nous explique d’ou vient cette appellation.
Photo: http://college.usc.edu
« La première impulsion vient de la linguistique mathématique
grâce à
laquelle les témoignages ont été transmis dans leur forme audiovisuelle
actuelle. Le programme s’appelle : Multilingual Acces to Large audio
archives. Malach est donc l’abrégé de ce nom. Or Malach est aussi
un mot hébraïque qui signifie ange, messager. Je considère cette
appellation comme la plus pertinente en raison du message
des souvenirs recueillis. »
Le projet Malach a pris fin en 2000 mais d’autres vont toutefois suivre :
Photo: http://college.usc.edu
« C’est une nouvelle tâche importante qui incombe à la Fondation
pour
la Shoah de l’Université de Californie du sud. Cet institut est
conscient que le génocide des Juifs n’est pas une affaire du passé. De
même, de
très nombreux témoins des archives de la Shoah ont exprimé leurs
craintes vis-à-vis d'une répétition de ce type d’idéologie prônant
la haine, du
mal et du racisme. Aujourd’hui, l’institut commence à faire de même
avec les horreurs d’autres génocides. Ses collaborateurs parcourent de
nouveau le monde pour recueillir des témoignages au Rwanda ou au
Cambodge. »
Ces archives sont non seulement une collection de témoignages mais aussi une source d’informations uniques. Elles servent aux étudiants, aux chercheurs, aux enseignants. Elles sont consultées par des personnes qui y recherchent leurs proches et par celles qui souhaitent en apprendre plus sur cette étape de l’histoire. C’est un service mis à la disposition de tous. Les visites sont individuelles, sur demande. La faculté qui abrite ces archives a son siège à la place Malostranské náměstí, à côté de l’église Saint-Nicolas au pied du château de Prague.






