L’absinthe, la fée verte qui fait courir les touristes à Prague

Impossible de la rater si vous vous promenez dans les quartiers touristiques de Prague. En sucette, en flasque ou encore infusée au cannabis, l’absinthe est omniprésente dans les boutiques de souvenirs du centre-ville. Cette boisson à la couleur verte caractéristique n’est pourtant pas née en République tchèque, mais à la frontière franco-suisse à la fin du XVIIIe siècle. Quelle est donc l’histoire de ce fameux spiritueux à la réputation sulfureuse et comment la fée verte s’est-elle retrouvée en République tchèque ? Radio Prague a mené l’enquête.

Photo: Eric Litton, CC BY-SA 2.5Photo: Eric Litton, CC BY-SA 2.5 Toulouse-Lautrec se serait procuré une cane creuse afin d’en cacher des réserves ; Van Gogh se serait coupé l’oreille après en avoir trop bu. Utilisée pour ses bienfaits thérapeutiques dès l’Antiquité, la fleur d’absinthe a connu son apogée sous forme d’apéritif au XIXe siècle. Ce sont les maisons Dubied Père & Fils et Pernod Fils, situées à la frontière franco-suisse, qui ont été les premières à commercialiser la liqueur dès la fin du XVIIIe siècle. Composée d’absinthe, de fenouil et d’anis vert, la liqueur a été popularisée par les officiers qui ont combattu durant la campagne de colonisation de l’Algérie, époque durant laquelle elle était utilisée pour lutter contre la malaria et la dysenterie. A leur retour, l’absinthe a connu un grand succès, comme l’explique Marie-Claude Delahaye, auteure de nombreux ouvrages sur l’absinthe et créatrice du musée de l’absinthe d’Auvers-sur-Oise :

« L’absinthe était la boisson à la mode au XIXe siècle. C’était la fée verte des poètes, des artistes, de la bourgeoisie également. A partir de 1860, elle a commencé à devenir populaire, sa consommation s’est accélérée, les distilleries se sont multipliées. Il y en avait plus de deux mille en France. Un alcoolisme assez important dans le monde ouvrier est d’ailleurs apparu à l’époque. Tout le monde s’est mis à produire de l’absinthe, et de mauvais produits sont progressivement apparus. Certaines absinthes étaient faites avec de mauvais alcools, parfois avec de l’alcool méthylique, colorés par des sulfates de cuivre, des produits mortels. Cela a accentué la mauvaise réputation de l’absinthe. A partir de 1885, les premiers mouvements antialcooliques se sont créés contre l’absinthe, qui de fée verte est devenue sorcière verte. »

La fée verte à la conquête de la Tchéquie

Viktor Oliva, 'Le buveur d'absinthe'Viktor Oliva, 'Le buveur d'absinthe' Cette réputation sulfureuse de l’absinthe, accusée de provoquer folie et hallucinations, a d’ailleurs conduit à son interdiction, en Suisse dès 1910, puis en France en 1915. Préservée de cette prohibition, la Bohême a donc relancé la production d’absinthe au XXe siècle, sous l’impulsion de Radomil Hill, un de ses premiers distillateurs. La fabrication d’absinthe par les liquoristes tchèques s’est ensuite envolée au début des années 1990, dynamisée par la demande de touristes désireux de goûter à cette boisson aux effluves d’interdit. C’est ce que nous explique Benoît Noël, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet :

« Après la révolution de velours, Prague est devenue la ville dorée, une destination très prisée, l’endroit où se rendaient un grand nombre d’Américains. Or, ils ont demandé à consommer ce qui représentait pour eux l’essence même de la création artistique, la boisson des bohèmes, car ils se trouvaient dans la région de Bohême. Ce ne sont pas tant les vins de Bohême qu’ils sont venus chercher que cet esprit de bohème, en se demandant si l’on pouvait devenir génial grâce à une boisson. Les Tchèques ont été surpris, car contrairement à ce qui a été écrit depuis et raconté par certains distillateurs, s’il y avait eu de l’absinthe historiquement, c’était en raison de l’influence française ou suisse. On n’a jamais retrouvé d’éléments historiques établissant une production tchèque à l’époque historique de l’absinthe, à la Belle époque. Via l’influence des cafés, notamment le café Slavia, ou encore de peintres comme Viktor Oliva qui avait peint un buveur d’absinthe, il y avait certes une tradition de l’absinthe, mais encore une fois, sous l’influence française, sans production. »

Photo: hugovk, CC BY-SA 2.0Photo: hugovk, CC BY-SA 2.0 Aujourd’hui encore, l’absinthe reste associée à l’image de Prague comme en témoignent les nombreux guides touristiques présentant la consommation d’absinthe comme une activité ‘typique’ à faire absolument lors d’un passage dans la capitale tchèque. Marie-Claude Delahaye nous donne quelques éléments permettant d’expliquer la popularité de cette boisson, pourtant originaire de Suisse et de France, à Prague :

« Prague accueille beaucoup de touristes, parce que c’est une ville extraordinaire que tout le monde veut visiter. En plus de cela, les Tchèques ont été les premiers à relancer l’absinthe. L’absinthe n’a jamais été interdite en République tchèque. Il y a beaucoup de bars à absinthe, de boutiques que nous n’avons pas à France. Les touristes en voient partout, et ils font le lien entre la ville, le pays et l’absinthe. Comme les gens ignorent son histoire, son origine suisse et française, ils font un amalgame entre Prague et l’absinthe. »

Une tradition en plein renouvellement

De nombreux bars, comme L’Absintherie ou l’Hemingway, contribuent aujourd’hui à la popularité de l’absinthe à Prague, permettant aux curieux de s’initier à ses rituels de dégustation et de découvrir ses différentes saveurs. Si les absinthes tchèque, suisse et française portent le même nom, elles sont en effet très différentes. Les absinthes française et suisse sont le résultat d’une distillation, tandis que l’absinthe tchèque est le produit d’une macération. En République tchèque, il est également courant de faire flamber un sucre dans la liqueur afin de la faire caraméliser. Un autre mode de consommation, hérité du XIXe siècle, consiste à déguster l’absinthe en la troublant avec de l’eau, comme nous l’a montré Ondřej, le directeur du bar Hemingway, situé à Prague et spécialisé dans la préparation de cette boisson :

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková « La méthode traditionnelle de consommation d’absinthe consiste à en mettre dans le fond d’un verre. Avec une fontaine, remplie d’eau froide et de glace, on fait tomber doucement quelques gouttes d’eau dans le verre à travers une cuillère ajourée dédiée, parfois en mettant un sucre dessus qui se dilue dans l’absinthe. Si l’on veut goûter l’absinthe au naturel, on la mélange juste avec de l’eau. C’est la méthode originale. Le goût est plus intense, il y a plus de saveurs. Idéalement, il faut mettre une dose d’absinthe pour deux ou trois d’eau. Si vous voulez un goût d’absinthe plus doux, plus léger, vous pouvez la diluer avec du sucre. L’absinthe ne se boit pas en shot, mais en long drink. L’absinthe se boit doucement, se sirote. Beaucoup de personnes boivent des shots d’absinthe. Ma question est : pourquoi ? C’est un alcool fort, le boire en shot met la gorge en feu, et c’est très dangereux. »

Bien que l’absinthe soit aujourd’hui disponible dans de nombreux bars et boutiques de la capitale, la majorité des Tchèques, pas dupes, lui préfèrent traditionnellement le vin ou la bière. C’est ce qu’explique Michal Šimonek, superviseur du bar L’Absintherie :

« Nous attirons principalement, peut-être même uniquement, des touristes. Les autochtones ne savent même pas que l’absinthe est populaire en République tchèque. »

Quoique peu prisée des Tchèques, l’absinthe a néanmoins su conserver son aura jusqu’à aujourd’hui, en République tchèque comme à l’étranger. Si la liqueur verte continue de déchaîner les passions, c’est notamment en raison de son association à une boisson aux vertus créatives, comme l’explique Benoît Noël :

L'absintheL'absinthe « Autrefois, dans des temps immémoriaux, les artistes pouvaient souffrir de la maladie du plomb. Elle tenait aux pigments qu’ils utilisaient et qui pouvaient contenir du plomb, qui petit à petit leur donnait une maladie. Leur flore intestinale se désagrégeait, et ils tombaient malades. Or, quelle était la plante qui, mélangée avec de l’hellébore, une autre plante médicinale réputée, pouvait restaurer leur flore intestinale et leur redonner santé, joie de vivre et avec, leur puissance artistique ? C’était l’absinthe. Avant même l’apparition de cet apéritif, cette plante, à la base de l’apéritif, avait déjà le prestige de redonner le goût de vivre et le goût de la création artistique aux artistes. »

Quoiqu’ancien, le mythe qui entoure l’absinthe ne semble néanmoins pas près de disparaître. Prisée par les poètes et les peintres au XIXe siècle, l’absinthe continue encore aujourd’hui de fasciner les artistes.

Marie-Claude Delahaye : « L’absinthe est très liée aux impressionnistes, à toute la partie artistique et créative du XIXe siècle. Aujourd’hui, l’absinthe, la fée verte, est devenue un mythe et continue d’inspirer les artistes. Il y a énormément de création artistique aujourd’hui, donc il y a une continuité dans l’absinthe. »

Malgré son grand âge, à Prague ou ailleurs, l’absinthe semble donc encore avoir devant elle un avenir florissant.

Benoît Noël : « La fée absinthe existera toujours, car une fée ne peut pas mourir. Il y aura toujours des jeunes pour se souvenir, se poser des questions sur cette boisson interdite et sur les raisons pour lesquelles elle a été interdite. Il est vrai que si elle se généralise, surtout si elle se généralise à travers des produits pouvant décevoir le consommateur, parce qu’il s’agit parfois plus de mixtures chimiques que de produits faits avec des plantes, cela casse un peu le mythe. Pour cette raison, je pense que c’est bien qu’il y ait des bars, à Prague, à Berlin ou à Lisbonne, où on vous apprend que l’absinthe est avant tout un cocktail extrêmement fin de plantes choisies et sélectionnées, comme la mélisse, l’hysope, le fenouil, et non une absinthe dans laquelle on aurait touillé des essences improbables. »