La révolution d’Octobre, une histoire tchécoslovaque

La révolution d’Octobre, deuxième phase de la révolution russe qui vit les bolcheviques s’emparer du pouvoir, fait l’objet de commémorations partout dans le monde à l’occasion de son centième anniversaire. En Tchéquie aussi, puisque l’événement survenu le 25 octobre 1917 (le 7 novembre dans notre calendrier grégorien) a eu des répercutions non négligeables sur l’histoire nationale, comme l’a détaillé pour Radio Prague l’historien Radomír Vlček.

Masaryk à Petrograd

Au début de l’année 1917, les Tchèques, les Moraves et les Slovaques vivent toujours au sein de l’Empire austro-hongrois, alors engagé aux côtés de l’Allemagne et de l’Empire ottoman contre les Etats de l’Entente, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et aussi la Russie. Logiquement, les informations provenant de l’Empire russe sont donc suivies avec attention. Au mois de mars, on a connaissance des émeutes à Petrograd, de la grève générale et finalement de la chute du tsar Nicolas II. Radomír Vlček :

« L’opinion public tchèque avait des informations, au moins quelques informations, sur la révolution en cours en Russie, et surtout sur la première phase de cette révolution, la révolution de Février. Et les représentants politiques tchèques, ceux qui étaient à l’étranger, étaient également informés. »

Ces représentants politiques de l’étranger, ce sont des personnalités comme Tomáš Garrigue Masaryk, Milan Rastislav Štefánik ou bien Edvard Beneš, qui, en France, aux Etats-Unis ou en Angleterre, œuvrent à la création d’un Etat tchécoslovaque indépendant, qui devra naître de la défaite attendue de l’Autriche-Hongrie et de son démembrement.

La révolution russe change quelque peu la donne. D’autant plus que des milliers de soldats tchécoslovaques sont engagés du côté de la Triple-Entente, contre les puissances centre-européennes, et nombre d’entre eux combattent depuis la Russie. Cela convainc Masaryk de s’y rendre, avec l’idée d’organiser les légions tchécoslovaques avec les volontaires déjà engagés ainsi qu’avec les prisonniers de guerre aux mains des Russes :

« Comme les diplomates d’autres pays et comme d’autres dirigeants politiques, Tomáš Garrigue Masaryk se rend en Russie au printemps 1917 pour prendre directement connaissance des événements qui s’y passent. Masaryk arrive à Petrograd en avril 1917 suite à l’invitation de son ami, le professeur et historien Pavel Nikolaïevitch Milioukov, un libéral qui avait été le ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire russe. Il quitte ce poste au printemps mais cela ne change rien au fait que Masaryk, grâce à lui et à sa propre expérience, voit ce qu’il se passe et voit qu’il peut sans problème évoquer la question tchèque dans le contexte politique russe. Il peut parler des légions tchécoslovaques, il peut les organiser quelques mois avant la bataille de Zborov, survenue début juillet 1917. »

La bataille de Zborov, photo: VHÚLa bataille de Zborov, photo: VHÚ A la bataille de Zborov, à l’ouest de l’actuelle Ukraine, les troupes tchécoslovaques, opposées à des soldats austro-hongrois, ont prouvé leur valeur. Le gouvernement provisoire russe, qui entend poursuivre le conflit contrairement au pouvoir rival du soviet de Petrograd, est davantage disposé à ce que les prisonniers de guerre tchèques et slovaques viennent grossir les rangs des légions. Mais parmi la population russe, très affectée par la crise économique, la poursuite de la guerre est très impopulaire.

L’indépendance tchécoslovaque à l’ombre de la révolution russe

C’est dans ce contexte, sous la menace de l’avancée allemande, que survient l’insurrection dirigée par le soviet de Petrograd dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (du 24 au 25 octobre dans le calendrier julien en vigueur en Russie). Les Bolcheviques prennent le pouvoir et l’une de leurs priorités est d’obtenir la paix avec les autres Etats belligérants. La situation semblait alors compromise pour les légions tchécoslovaques. Radomír Vlček :

ctk1711/vrsr_moskva2 « Au final, la guerre a continué même si un cessez-le-feu a été prononcé. De l’autre côté, grâce aux efforts de Masaryk, il a été décidé que les soldats tchécoslovaques ne s’immisceraient pas dans les affaires intérieures de l’Etat russe. C’est aussi pour cela qu’il a finalement appelé les légions tchécoslovaques à quitter le territoire russe. »

Les légions tchécoslovaques, photo: VHÚLes légions tchécoslovaques, photo: VHÚ A la fin de l’hiver 1918, la Russie signe une paix séparée avec les puissances de l’Entente. Pour les légions tchécoslovaques, appelées à devenir l’embryon de la future armée nationale, il convient désormais de rejoindre la France où les combats se poursuivent. Mais plus facile à dire qu’à faire :

« Etant donné que la route de l’Ouest, à travers la ligne de front, était impraticable, il a été choisi de prendre le chemin de l’Est. Une voie qui s’est par la suite avérée très difficile, qui a conduit à divers conflits liés à la façon dont se comportait la puissance soviétique en différents endroits. Mais c’était en fait le seul itinéraire possible. »

Des péripéties qui ne placent pas sous les meilleurs augures les relations diplomatiques entre les deux nouveaux Etats, la Russie soviétique et la Tchécoslovaquie, créée le 28 octobre 1918, un an après la révolution d’Octobre. Il faudra attendre 1934 pour que Prague reconnaisse officiellement l’U.R.S.S. :

« La Russie n’a fait montre d’aucun intérêt pour une alliance avec les Tchèques. Pour les Soviétiques, il y avait seulement deux objectifs. Celui de la révolution, de changements sociaux, économiques et politiques clairs. Par-dessus cela, il y avait un second objectif, celui de propager la révolution mondiale. Que ce soit Lénine, Trotsky ou d’autres acteurs importants, même plusieurs années après octobre 1917, ils défendaient vigoureusement la thèse de la révolution mondiale. Et donc la seule alliance possible, les seuls liens internationaux envisageables, l’étaient sur la base du prolétariat mondial. »

Tout cela n’empêche pas Prague de devenir dans les années 1920 un centre important de l’émigration russe. Dans le même temps, sous l’égide de personnalités comme Bohumír Šmeral, est fondé en mai 1921, dans le quartier de Karlín à Prague, le parti communiste tchécoslovaque (KSČ). Il était promis à un bel avenir.