La Première Guerre mondiale et la création de la Tchécoslovaquie

Le Brave soldat Chveïk avait popularisé l'image d'une armée tchèque passéiste lors du premier conflit mondial. Les soldats tchèques seront pourtant victimes, au même titre que les autres armées, de cette boucherie européenne. Sans compter les légions tchèques, qui, à partir de 1917, s'illustreront avec brio en Russie. Souvenir douloureux, la première guerre a aussi constitué la genèse de l'indépendance tchécoslovaque. Retour sur un épisode aux significations multiples.

L'archiduc François-Ferdinand à SarajevoL'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo L'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914, suivi de l'ultimatum autrichien à la Serbie, semble ne pas affoler les Pragois. On pense qu'une solution sera rapidement trouvée à la crise. Un mois plus tard, des affiches annonçent partout en Bohême la mobilisation générale.

A la différence de Paris ou de Vienne, Prague ne verra pas de flambée d'enthousiasme et de manifestations patriotiques. En France ou en Allemagne, l'Union Sacrée soude, le temps de la guerre, tous les partis politiques et efface les divisions. La défense du sol est prioritaire.

En Bohême, la situation est différente. Le pays tente depuis longtemps de faire reconnaître ses droits historiques face à l'Autriche. Comment une guerre voulue par l'Autriche peut-elle enthousiasmer les Tchèques ?

D'autant que de 1914 à 1917, Vienne applique une politique répressive dans les pays tchèques, où la vie parlementaire s'arrête totalement. Les partis politiques sont divisés sur la question de la guerre. Plus pragmatique que dynastique, le maire de Prague Karel Gros exprime sa fidélité à l'Empereur. Le parti clérical fait de même. Les sociaux-démocrates sont, quant à eux, de fervents partisans de la guerre, qu'ils justifient par leur hostilité au régime tsariste - la Russie était en guerre contre l'Allemagne et l'Autriche.

En raison du développement des universités, les Tchèques représentent 10,6 % des officiers de la réserve. Contrairement à la caricature "chveïkenne", les Tchèques participent activement aux combats. Leur pourcentage de pertes correspond d'ailleurs à la moyenne de l'Empire, soit environ 2,3 %.

En 1914, les Tchèques espéraient, comme partout en Europe, un conflit rapide. Avec l'installation de la guerre dans les tranchées, la population passe à un attentisme inquiet. D'autant plus que les autorités autrichiennes accentuent leur pression sur les Tchèques.

Un événement servira de prétexte : la désertion, en avril 1915, de deux bataillons du 28e régiment d'infanterie composés de soldats tchèques. Ils s'étaient rendus sans combattre aux Russes. Le haut commandement de l'armée, où l'influence des nationalistes allemands est grande, accuse collectivement les Slaves de haute trahison. Il trouve un ferme soutien en l'archiduc Friedrich, qui souhaite installer en Bohême un régime d'administration militaire.

La répression peut commencer : Karel Kramar est arrêté le 21 mai 1915, en même temps que Josef Scheiner, président du Sokol. En juillet, c'est au tour d'Alois Rasin, député du parti Jeune-tchèque. Rasin et Kramar sont condamnés à mort le 3 juin 1916 pour leur activités néo-slavistes. Les sentences ne seront toutefois pas mises à exécution.

Quelques hommes politiques ont, quant à eux, choisi l'exil. Ils appartiennent à un organisme clandestin, la Maffia, formée autour de Kramar et de Masaryk. Leur projet n'est pas encore l'indépendance tchèque mais ils souhaitent faire connaître certaines revendications nationales aux pays de l'Entente. En décembre 1914, Masaryk s'était installé en Angleterre, "pour déclarer tout seul la guerre aux empires centraux" selon les commentaires ironiques de la presse autrichienne. Un an plus tard, le jeune Edouard Benes se rend à Paris à l'aide d'un faux passeport. Installé depuis longtemps en France, le slovaque Milan Ratislav Stefanik lui fournit de précieux contacts politiques.

En 1916, les trois hommes forment le Conseil national tchèque. Face à la répression autrichienne, l'idée d'indépendance commence à germer et le Conseil se donne pour tâche d'informer les pays de l'Entente sur la situation en Bohême. La France et l'Angleterre ne pensent pourtant pas nécessairement opter pour un éclatement de l'Autriche-Hongrie après la guerre. L'année 1917 va changer la donne.

Milan Ratislav StefanikMilan Ratislav Stefanik Il y a d'abord la révolution bolchevique en Russie, qui montre la fragilité des vieux Empires. Mais c'est surtout la mort de François-Joseph en novembre 1916 et l'arrivée de Charles sur le trône d'Autriche qui vont impulser un cours nouveau. Après trois années de guerre, l'Empereur décide de rouvrir les provinces à la vie politique. Dans la foulée, il accorde une amnistie générale à tous les prisonniers politiques.

Lors de la première séance du Parlement en Bohême, 96 députés de l'Union tchèque, un parti rassembleur créé quelque temps plus tôt, rédige un texte demandant la création d'un Empire fédéral. On le voit, on est encore loin des revendications indépendantistes du Conseil National tchèque, devenu entre-temps tchécoslovaque. Pour appuyer ses revendications, le Conseil national se dote, quant à lui, d'un attribut concret de souveraineté : l'armée. Un peu partout en Europe sont formées des légions tchèques. Elles s'illustreront avec brio en Russie contre les armées bolcheviques.

Le 28 octobre 1918, alors que la nouvelle de la capitulation autrichienne est à peine confirmée, la République tchécoslovaque est proclamée à Prague. De nombreux cortèges envahissent la Place Venceslas, encadrés par des orchestres. Comme le dit un humoriste de Vienne, "ce ne fut pas une révolution, ce fut un concert".