Chapitres de l'histoire La francophilie tchèque : lire entre les lignes (1)
Le 25 janvier prochain à l’Institut français de Prague, se tiendra une rencontre autour de la parution du livre de Jiří Hnilica : " L’Institut français de Prague 1920-1951. Entre diffusion culturelle et propagande. " Y seront présents l’auteur ainsi que l’historien Stéphane Reznikow, que nous avons rencontré au café du Louvre à Prague. Un entretien que nous diffuserons en deux parties et qui révélera la complexité de la francophilie tchèque avant 1914, au-delà des images d’épinal. D’ailleurs, le livre de Stéphane Reznikow, Francophilie et identité tchèque avant 1914, a été traduit en tchèque en 2008. Quel fut son accueil auprès des milieux universitaires tchèques ?
Stéphane Reznikow « Il y a eu quelques publications dans les revues historiques. Pour
l’anecdote, la critique la plus négative est venue d’un auteur
allemand, qui a peut-être été sensible au lointain écho d’une
francophilie tchèque assez germanophobe avant 1914. »
Peut-on résumer la francophilie à cette stratégie identitaire ?
« Ce fut sans doute la première motivation avant 1914, motivation
exclusive certainement pas. La France jouissait d’un prestige évident ;
Paris, la littérature, le théâtre français, on peut parler d’une
véritable francophilie européenne. Il serait donc très réducteur
d’assimiler la francophilie tchèque à un simple nationalisme
anti-allemand. Le troisième grand moteur de la francophilie est
probablement la francophonie, qui a joué un rôle d’ascenseur sociale
pour la bourgeoisie tchèque.
František Palacký
C’est vraiment une originalité en Europe :
les élites tchèques au départ n’étaient pas francophones et ce parce
que l’aristocratie locale, qui, elle, comme ailleurs en Europe, était
francophone, s’est assez peu engagée dans le mouvement national. Du
coup, avant que le système scolaire ne prenne le relais, les élites
tchèques ont appris le français auprès de l’aristocratie, ce fut par
le ainsi le cas de Palacký ou d’Havlíček. »
« On observe des groupements francophiles dans à peu près toutes les villes de province. En 1938, l’Alliance française compte 79 sections dans le pays ce qui est quasiment un record du monde. En pratique, ces groupements constituaient des clubs de conversation, ce qui illustre encore une fois le rôle social de la francophonie. En 1914, le français est obligatoire pour presque deux tiers des élèves tchèques, d’où une diffusion évidente de la francophonie. En pratique, cette francophonie est plus passive qu’active mais j’attends beaucoup de la thèse de Jiří Hnilica sur la formation française des élites tchèques, qui précisera les usages de la francophonie sur le long terme. »
Doit-on parler de déséquilibre entre francophilie tchèque et tchécophilie française ?
Paris en 1878 « Oui bien sûr, le déséquilibre est structurel. La meilleure anecdote
à ce sujet date de 1878. Le biologiste Čelakovský arrive à Paris et
s’adresse à l’hôtelier : " nous sommes de Bohême et nous
voulons une chambre ". " Ah non, la bohème... allez plutôt rive
gauche dans le quartier Latin ! ". " Mais non nous sommes des
Bohémiens ! ". " Ah non, non, nous ne recevons pas de Tziganes
ici ! ". A la fin, Čelakovský, excédé, s’exclame : " mais
nous sommes Tchèques ! ". " Non, ici on paie comptant " !! »
La Révolution française a eu peu d’influence à Prague, mis à part quelques bonnets phrygiens sur la place Venceslas ! La Révolution de 1848, qui était aussi européenne, a-t-elle eu plus d’incidence ?
1848 « Oui, 1848 a été pour les Tchèques la découverte de 1789. Mais
Masaryk, par exemple, a envisagé pendant longtemps l’instauration
d’une monarchie. Les Tchèques étaient très habitués à la monarchie
mais après tout, en France, la République a mis un certain temps à
s’installer ! »
En 1848, Palacký avait déclaré : « S'il existe une nation qui a combattu pour la liberté, c'est celle des Slaves. Le sentiment de la liberté est dans le sang même des Tchèques ». C’est vraiment une réappropriation des idéaux français non ?
La construction de la tour Eiffel en 1888 « Il est tout à fait naturel, pour un mouvement national, de chercher
des références européennes. L’image d’un Paris révolutionnaire un
peu dangereux me semble présente : à la fois le passé, l’histoire, la
Révolution mais aussi la modernité, incarnée par les transformations
urbanistiques Je pense à cette petite tour Eiffel, implantée ici à la
fin du 19ème siècle et représente un hommage à la modernité plus
qu’à la France. En tout cas un hommage à Paris, qui symbolise cette
modernité européenne. En Bohême, le modèle républicain est très
observé et jouit sans doute des faveurs des leaders politiques tchèques
engagés dans le mouvement national. L’établissement de la République
en France coïncide avec la défaite de la France face la Prusse en 1870.
Cette défaite signifiait beaucoup pour les Tchèques et elle a suscité
beaucoup d’émotions en Bohême. Les Tchèques craignaient de devenir les
nouveaux Alsaciens-Lorrains de l’Europe. »
1870 « La France perdait également une image de puissance redoutable, ce qui
a beaucoup contribué à la francophilie tchèque par la suite. Dans les
chansons populaires jusqu’aux années 1870, le Français est un soldat
plutôt dangereux : la ville de Prague porte encore les stigmates du siège
par les Français. Donc en 1870, la France est vaincue et elle est vaincue
par l’ennemi national des Tchèques, la République s’implante... En
outre, le mouvement national tchèque connaît une accélération
définitive. Prague se tchéquise dans les années 1870-1880. Donc les
hommages à la République française se multiplient. Mais la IIIème
République était un régime instable, qui a connu des crises majeures. En
outre, les Tchèques qui avaient des contacts en France étaient souvent
liés à la droite nationaliste française la plus anti-républicaine.
D’où un véritable brouillage de l’image de la République au tournant
du siècle. Mais plus on va vers la gauche de l’échiquier politique
tchèque, plus on trouve une adhésion au modèle républicain. Je pense à
Beneš, à qui la Tchécoslovaquie doit beaucoup quant à sa forme
républicaine. »






