La bataille de Lipany

Il y a quinze jours, nous avons parlé, dans les Chapitres de l'histoire tchèque, du mouvement et des guerres hussites. Pour éviter la propagation des idées hussites en Europe, le pape a ordonné les croisades contre les hussites tchèques, qui se sont terminées toutes par un grand échec. C'était grâce surtout à la tactique militaire du chef des armées hussites, Jan Zizka, de laquelle je vous ai promis de parler aujourd'hui.

Les hussitesLes hussites La nouvelle tactique militaire hussite comprenait quatre principaux éléments : premièrement, le tir d'artillerie concentré sans précédent jusqu'alors. Deuxièmement, une organisation parfaite, de derrière la rangée des voitures, de la défense contre les attaques de l'adversaire. Troisièmement, une contre-attaque foudroyante au moment où l'ennemi essayant de percer la barrière de voitures était repoussé avec de grandes pertes. Quatrièmement, l'adaptation de l'équipement aux habitudes des combattants : une partie importante des troupes était constituée par des paysans dont le principal outil de travail - le fléau - se transforma entre leurs mains en une arme redoutable - le fléau d'armes - qui devint un symbole de la lutte hussite. A cette tactique s'ajoutait encore la faculté de choisir, à temps, un endroit facilitant la défense. Il est de notoriété, qu'après de longues retraites, les hussites savaient parfaitement s'arrêter en un lieu propice, qu'ils avaient aussitôt transformé en un obstacle difficile à franchir et d'où ils assenaient ensuite un coup mortel au poursuivant, déjà sûr de sa victoire. Citons ici les fortins de bois hussites que l'on avait construits sur les pentes de la colline Vitkov, lors de la défense de Prague en 1420.

Mais cette tactique militaire ne pourrait pas fonctionner, sans la conviction profonde des combattants de la justesse de la cause pour laquelle ils luttaient, et une discipline de fer. Le Code militaire de Zizka, de 1423, prouve que les soldats obéissaient, au doigt et à l'oeil, aux ordres de leur commandant suprême.

Jan ZizkaJan Zizka Après la mort de Jan Zizka, en 1424, c'est le prêtre Procope le Chauve (1380-1434), également un Taborite, qui continue la lutte. Il affronte la quatrième croisade, en 1427, ainsi que la cinquième, quatre ans plus tard, qui se termine elle aussi par un échec désastreux des unités étrangères. Il n'y avait plus personne qui osait affronter les Hussites. Dans cette situation, on cherchait à vaincre les hussites par la pression économique, puis diplomatique. Des décrets interdisant le négoce avec la Bohême, publiés dès 1422, par le roi Sigismond entraînèrent un certain isolement du pays, mais de l'autre côté ils causèrent des pertes financières sensibles aux autres pays européens. Le blocus économique de la Bohême se révélant inefficace, l'empereur ne voyait plus qu'une seule issue : la tactique diplomatique. Il a voulu diviser les Hussites. C'est pourquoi, il entama des pourparlers pour monter les Utraquistes contre les Taborites, c'est à dire les nobles et les riches bourgeois contre les paysans et les artisans. L'empereur et le pape leur garantissaient le butin, les terres et la fortune de l'église. La noblesse tchèque n'avait que très peu participé à la guerre, parce qu'elle avait, déjà au début de la lutte, récupéré le butin principal. De même la bourgeoisie des villes, qui avait profité de la guerre, et cherchait donc une jouissance tranquille de sa richesse. C'est pourquoi, en 1433, la noblesse commence à recruter une armée pour combattre les taborites. La bataille, qui oppose 25 000 mercenaires de l'armée de la noblesse et 18 000 Taborites est livrée le 30 mai 1434, à Lipany. La bataille fut très longue, car les deux camps disposaient de forces comparables, mais les nobles ont tout de même remporté la victoire, même si, à cause de la trahison de la cavalerie taborite qui quitta le champ de bataille. Sur les 18 000 taborites, 13 000 ont été tués. Parmi eux, aussi, leur commandant Procope le Chauve.

La batailleLa bataille La bataille de Lipany marqua un tournant important dans l'évolution du hussitisme; elle porta un coup dur au hussitisme radical, et ouvrit la voie vers la réconciliation, le 5 juillet 1436, à Jihlava, où l'on a convenu des compactatas permettant la coexistance des catholiques et des protestants. Néanmoins, la défaite de Lipany était loin de mettre fin au mouvement hussite, lequel subsista sous des formes nouvelles impregnées de compromis.

L'importance historique de la bataille de Lipany est une question à laquelle les historiens tchèques n'arrivent pas à réponde univoquement, jusqu'à présent : Etait-elle une tragédie nationale ou la porte ouverte vers la réconciliation nationale? Pour Frantisek Palacky, Lipany était la défaite de la démocratie slave. Tomas Garrigue Masaryk partage cette opinion en écrivant, je cite : »Lors de la bataille de Lipany la violence a combatu la violence. On était témoins de la défaite de la démocratie tchèque vaincue par sa propre désunion ».

De cette opinion diffère radicalement celle de l'historien Josef Pekar, qui a écrit, en 1934, à propos de la bataille de Lipany : »Lipany a mis un terme au désastre qui a conduit le royaume célèbre et florissant au bord de la ruine - l'empereur Sigismond n'a pas causé, par les croisades, autant de dégâts et de pertes que le malheur de cette guerre civile, qui a duré quinze ans ».

Une question encore concernant l'histoire du hussitisme demande réponse : son impact sur la culture et l'art. Ils est vrai que les troupes hussites ont détruit d'immenses valeurs culturelles, réduit à néant de superbes édifices conventuels, des tableaux et des livres d'un intérêt artistique et culturel inestimable. Durant les quinze années de luttes et de conflits, les pays tchèques ont perdu de nombreux trésors et monuments précieux. Les hussites radicaux étaient hostiles au culte des images saintes, et ils allaient, parfois, jusqu'à pratiquer l'iconoclastie. D'un autre côté, le hussitisme était une source d'inspiration pour nombre d'artistes tchèques. Le choral « Vous qui êtes les combattants de Dieu » résonnait dans des compositions d'Antonin Dvorak ou de Bedrich Smetana, beaucoup de monuments représentant Jean Hus ou Jean Zizka décorent les places de nombreuses villes tchèques. De nombreux écrivains et poètes tchèques, mais aussi étrangers, dont George Sand, ont composé sur les grands personnages du hussitisme.