Jan Palach, 42 ans après

Il y a 42 ans, le 19 janvier 1969, mourait Jan Palach, trois jours après s’être immolé par le feu pour protester contre l’occupation soviétique survenue après le 21 août 1968, et plus encore contre la politique de normalisation dictée par Moscou. Par son acte, cet étudiant de 20 ans voulait secouer la nation, réveiller ses concitoyens de leur passivité. Le sens du geste de Jan Palach s’est accompli vingt ans plus tard : en janvier 1989, le 20e anniversaire de sa mort a provoqué une série d’importantes manifestations appelée ‘La Semaine Palach’. Le régime totalitaire s’est ensuite écroulé en novembre de la même année. Radio Prague a assisté, samedi dernier, à une cérémonie du souvenir en l’honneur de Jan Palach.

Marie Neudorflová et Jaroslava Čajová (à droite), photo: CTKMarie Neudorflová et Jaroslava Čajová (à droite), photo: CTK « Nous sommes réunis ici pour une cérémonie qui se déroule pour la 15e année consécutive devant la tombe de Jan Palach au cimetière d’Olšany, à Prague. C’est le lieu où a été déposée l’urne contenant ses cendres. Il y a 42 ans, Jan Palach s’est immolé par le feu. Il est mort le 19 janvier de ses brûlures. L’enterrement a eu lieu ici même le 25 janvier. »

Ces propos sont ceux de Jaroslava Čajová de la société Janua qui organise chaque année une cérémonie en mémoire de l’immolation de Jan Palach. L’enterrement qui a eu lieu le 25 janvier 1969 s’est transformé en une grande manifestation pour la liberté qui avait rassemblé des milliers de personnes. Le régime a cherché à effacer le souvenir de Jan Palach de la mémoire collective. La police politique a longtemps surveillé sa tombe au cimetière d’Olšany avant de la supprimer. En octobre 1973, elle a exhumé le corps et a fait incinérer sa dépouille. Les cendres de Jan Palach ont été transférées à Všetaty, sa ville natale, et ce n’est qu’en 1990 qu’elles ont été déposées au cimetière d’Olšany à Prague. Depuis le milieu des années 1990, la tombe est le lieu de cérémonies annuelles, grâce aussi à l’initiative d’un professeur italien enseignant à l’Université d’Opava, Giorgio Cadorini, qui s’étonnait qu’aucune commémoration n’ait lieu...

Les étudiants du lycée Jaroslav Heyrovský sont venus se recueillir à Olšany et ont entonné des chants sacrés et populaires. Un répertoire qui, dans l’opus Pater Meus, a voulu évoquer la base morale de la vie de l’étudiant martyre et son geste, puis, dans une chanson populaire, la vie sentimentale inaccomplie d’un jeune homme qui a sacrifié sa vie pour les autres, a détaillé Jaroslava Čajová. A la question de savoir si elle ne regrette pas que relativement peu de jeunes soient présents à la cérémonie, elle a répondu :

« J’ai une opinion bien tranchée sur cette question : pour moi, les jeunes gens doivent vivre avant tout leurs petites joies et soucis quotidiens, le bac, les bals scolaires... Cela ne veut pas dire qu’ils ne devraient pas être sensibles à l’évolution de la société. Ils le sont sans doute et ils sont prêts à se prononcer à ce sujet. Nous souhaitons toutefois que les jeunes ne se retrouvent plus jamais dans une situation similaire, qu’ils ne soient pas obligés de se comporter de manière ultime pour redresser des torts et éveiller la conscience de leurs concitoyens. »

« Etant donné que nos nations sont arrivées au bord du désespoir, nous avons décidé d’exprimer notre protestation et de réveiller le peuple de ce pays : notre groupe est composé de volontaires décidés à s’immoler par le feu pour notre cause. J’ai eu l’honneur d’être le flambeau numéro 1. » C’est ce qu’a écrit Jan Palach dans sa dernière lettre retrouvée dans la poche de son manteau, après s’être aspergé d’essence et s’être immolé par le feu, en haut de la place Venceslas. L’endroit où il a fait don de sa vie pour arrêter le mal est marqué par une croix au pavé. Brûlé à 85% du corps, Jan Palach a été transporté à l’hôpital. Les enquêteurs de la police l’ont interrogé, en vain, pour apprendre qui étaient les autres membres du groupe. L’unique entretien accordé par Jan Palach avant sa mort et dont il existe un enregistrement sonore était avec une psychiatre...

Un jour après la mort de Jan Palach, Josef Hlavatý s’immole par le feu à Plzeň. Le 22 janvier, deux étudiants, Miroslav Malinka et Blanka Nacházelová, se suicident. Le 25 février 1969, le geste de Jan Palach est reproduit par un autre étudiant, Jan Zajíc, qui s’immole sur la même place Venceslas. Le 9 avril de la même année, un technicien de 40 ans, Evžen Plocek, suit son exemple dans la ville de Jihlava. Des historiens ont exclu qu’ils se soient concertés.

Trois semaines après le 21 août 1968, soit bien avant l’acte de Jan Palach, un Polonais, Ryszard Siwiec, père de 5 enfants, s’est immolé par le feu dans un stade Varsovie, en pleine fête de la fin des moissons, en signe de protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes de l’URSS et celles de quatre autres pays du Pacte de Varsovie dont la Pologne. Le 12 septembre, Ryszard Siwiec décède de ses blessures. Jan Palach est à ce moment-là à Prague pour prendre des photos de chars soviétiques. Sa détermination à faire quelque chose croît. Riche d’une expérience de deux mois passés pendant l’été précédent dans une brigade en URSS, il ne se fait pas d’illusion sur le fait que les soldats soviétiques puissent quitter le pays. L’évolution de la situation lui donnera raison. En novembre 1968, les mêmes communistes réformateurs auxquels la nation faisait pleine confiance votent au parlement la loi légalisant le séjour des troupes étrangères.

Lors d’une autre cérémonie du souvenir qui s’est déroulée samedi dernier à Všetaty, la présidente de la Chambre des députés Miroslava Němcová a déclaré que la décision de Jan Palach avait été prise au moment où il s’est rendu compte que le sort du pays occupé était déjà scellé. Mais avant encore, Jan Palach est venu avec une idée dont il a lui-même douté qu’elle puisse être réalisée. Le 6 janvier 1969, il a adressé une lettre au leader étudiant Lubomír Holeček dans laquelle il a invité à l’occupation des studios de la Radio publique pour diffuser des appels à la grève générale. Sa lettre restera sans réponse. Deux jours avant son acte, Jan Palach envoie une carte postale à son ami Hubert Bystřičan, une carte signée – ton Jan Hus... Le 16 janvier, au pied du Musée national, il s’immole par le feu. Un conducteur de tram se précipite vers lui pour essayer d’étouffer les flammes. Transporté dans un état critique à l’hôpital, rue Legerova, Jan Palach meurt trois jours plus tard de ses brûlures.

Son geste aura un retentissement énorme. En Occident, il devient un symbole de la résistance antisoviétique. Des places à Rome, à Cracovie, à Luxembourg et ailleurs sont baptisées de son nom...

Jan PalachJan Palach Pour l’historienne Marie Neudorflová qui est intervenue à la cérémonie au cimetière d’Olšany, la mort de Jan Palach n’a pas été un geste irréfléchi et moins encore négativiste, mais un sacrifice pour la liberté de son pays, et sa force s’est fait sentir très fort en janvier 1989 :

« Jan Palach, jeune étudiant de la Faculté des lettres, devait ressentir douloureusement la fermeture des horizons qui s’étaient ouverts dans les années 1960 avec le processus de démocratisation. Dans notre histoire, le don de soi-même au nom de la liberté n’est pas isolé. C’est la tradition des voix d’avertissement qui essayent de nous protéger contre le mal tant qu’il est encore temps, pour sauvegarder pour les générations futures ce qui est de meilleur dans les domaines moral, culturel et spirituel. »

Quarante deux ans après, le sacrifice de Jan Palach n’est pas oublié, il vit en nous, a indiqué Jaroslava Čajová en conclusion de la cérémonie du souvenir :

Photo: CTKPhoto: CTK « Le souvenir est toujours vivant et il doit rester vivant, c’est la question de l’être où du non-être. »

L’hymne de la Tchécoslovaquie a clôturé le rassemblement. En remerciant tous les présents d’être venus, Jaroslava Čajová leur a donné rendez-vous dans un an, le même jour, près de la tombe de Jan Palach où les bougies restent allumées pendant toute l’année…