Tourisme de masse : peut-on vivre « normalement » à Český Krumlov ?

Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la belle ville historique de Český Krumlov, parfois surnommée « La petite Prague », fait partie des sites ravagés par le tourisme de masse. C’est précisément dans le centre de Český Krumlov, où passe chaque année quelque 1,5 million de touristes et où ne subsistent que 300 résidents, que Kateřina Šedá lance son nouveau projet artistique et social : entre juin et août prochains, elle mettra des appartements vides à disposition d’un groupe de bénévoles qui auront pour mission de mener une vie quotidienne normale. Le projet est au cœur de l’exposition tchèque et slovaque à la Biennale d’Art et d’Architecture qui ouvrira ses portes samedi prochain à Venise.

Kateřina Šedá, photo: Elena Horálková, ČRoKateřina Šedá, photo: Elena Horálková, ČRo Réputée à l’international pour avoir exposé en 2011 à la Tate Modern Gallery de Londres, Kateřina Šedá, 40 ans, est connue pour ses projets originaux, à cheval entre art et société. Après avoir « déplacé » tout un village morave dans la capitale britannique, après avoir remporté un prix littéraire pour son guide touristique d’un quartier difficile de Brno, sa ville d’origine et de résidence, la plasticienne souhaite désormais ouvrir un débat sur les dangers du tourisme de masse, qui met en péril la vie ordinaire dans des villes comme Český Krumlov, Prague ou Venise.

Avant de lancer ce projet, Kateřina Šedá a vécu pendant plusieurs semaines à Český Krumlov avec son mari et ses deux enfants. Elle décrit cette belle bourgade comme une ville fantôme, dont le centre compte 37 boutiques de joaillerie, mais pas une seule boulangerie :

« La population de Český Krumlov est divisée. Les habitants constatent eux-mêmes que c’est une situation schizophrène. Les originaires de Krumlov habitent dans les quartiers périphériques et ils n’ont même plus envie d’aller dans le centre-ville. Krumlov est tellement touristique qu’elle a perdu son authenticité, son aspect ordinaire, quotidien. Bien sûr que la vie de tous les jours y existe, car le centre-ville est habité par environ 300 personnes, mais cette vie est cachée, on l’aperçoit rarement. Les résidents m’ont raconté que dès qu’ils sortent sur leur balcon ou aèrent leurs couettes, les touristes les prennent immédiatement en photo. Cette perte d’authenticité doit être décevante non seulement pour les habitants, mais aussi pour les visiteurs de la ville. »

Pour lancer un débat sur l’impact du tourisme de masse sur les villes et leurs habitants, Kateřina Šedá a ouvert une entreprise fictive dans le centre de Český Krumlov. Appelée « L’UNES-CO » (en tchèque « ce que la ville supporte »), elle a recruté, en hiver et au printemps, des participants à ce projet. Kateřina Šedá explique :

Český Krumlov, photo: Ondřej TomšůČeský Krumlov, photo: Ondřej Tomšů « J’ai eu cette idée paradoxale de prendre une des plus belles villes tchèques pour une localité d’exclusion sociale et d’y appliquer les mêmes mesures que l’on utilise pour encourager les jeunes familles ou les gens menacés de pauvreté. La municipalité leur propose un logement social et j’ai fait la même chose à Krumlov. J’ai proposé à un groupe de bénévoles des appartements dans le centre-ville, ainsi que des emplois rémunérés qu’ils exerceront en pleine saison touristique. J’ai établi une liste de postes de travail dont Krumlov, selon moi, a particulièrement besoin. Ce sont des postes où vous exercez des activités de la vie quotidienne. »

Il sera demandé aux quinze couples et familles recrutés par Kateřina Šedá de promener leurs chiens dans les ruelles de Krumlov, d’y installer des bancs pratiquement inexistants, de bouquiner, bronzer, jouer avec leurs enfants, traverser le centre en vélo ou en trottinette, balayer les trottoirs, mais aussi de se lancer dans des activités moins habituelles, à savoir camper sur la place centrale ou grimper dans les arbres. Tout cela avec un seul but : rendre la ville, envahie notamment par des touristes asiatiques, plus animée et plus authentique :

« Nous avons consulté des articles sur le patrimoine tchèque parus en Corée du Sud et en Chine, pour savoir ce que les agences de voyage locales proposaient aux touristes de voir chez nous. Il se trouve que ces touristes asiatiques visitent huit ou dix villes dans plusieurs pays en trois jours, afin de voir le maximum de choses dans un temps minimum. Le résultat ? Ils parcourent la ville à une vitesse éclair, sans y passer une seule nuit, sans même y prendre un repas. Ils ont juste le temps d’y jeter des ordures ! »

« Ce projet ne critique pas l’UNESCO. Il est clair que les villes comme Český Krumlov ne peuvent pas exister sans tourisme. L’objectif est de permettre de trouver des solutions efficaces et acceptables pour tout le monde, de trouver un équilibre ou, éventuellement, des mesures de régulation du tourisme. Je crois que les touristes, eux aussi, cherchent ‘quelque chose de plus’. La place de Krumlov est pleine de touristes qui y prennent des photos, alors que leurs enfants sont assis près de la fontaine et s’ennuient à mourir. Si quelqu’un leur passait un ballon pour jouer un moment au foot avec eux, ils seraient ravis ! Ce serait leur meilleur souvenir de cette ville. Mais il n’y a personne pour le faire. »

L’expérience des « nouveaux » habitants qu’elle a invités à vivre pendant trois mois à Český Krumlov, Kateřina Šedá envisage de la présenter ensuite sous forme de livre ou de film. Entre-temps, la vie « ordinaire » à Krumlov, orchestrée par l'artiste et retransmise grâce aux caméras installées dans le centre de la ville, sera à découvrir au pavillon tchéco-slovaque à la Biennale d’Architecture de Venise.

Plus d’informations sur le site du projet, disponibles également en version française : http://www.unes-co.cz/fr/lunes-co/