Rideau de fer : la justice polonaise demande des comptes à un ancien dirigeant communiste tchécoslovaque

En Pologne, on veut faire la lumière sur ces quelques dizaines de ressortissants polonais morts victimes de la clôture électrifiée déroulée aux frontières tchécoslovaques durant la Guerre froide alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Ouest. D’après la Plateforme pour la mémoire et la conscience européenne, Lubomír Štrougal, premier ministre tchécoslovaque de 1970 à 1988, porterait la responsabilité de ces décès. L’ancien dirigeant communiste, à qui la justice allemande demande déjà des comptes, pourrait faire l’objet de nouvelles poursuites en Pologne.

'Král Šumavy', photo: NFA'Král Šumavy', photo: NFA L’action du film Král Šumavy (Le Roi de la Šumava, en français) se déroule en 1948 à la frontière entre la Tchécoslovaquie et l’Allemagne de l’Ouest, c’est-à-dire quelques années avant que les autorités communistes ne décident d’installer un no man’s land et de créer une unité de gardes-frontières pour empêcher toute entrée et surtout sortie illégale du pays. Le long-métrage de Karel Kachyňa traduit bien la tension qui règne alors dans cette zone qui sépare l’Ouest et l’Est, le fameux rideau de fer selon le mot de Winston Churchill, et les traques à l’homme qui peuvent s’y dérouler.

Jusqu’en 1989, ils ont été nombreux à perdre la vie en tentant de franchir ce dispositif, sans doute quelques centaines, des Tchécoslovaques essentiellement bien entendu, mais également des Allemands de l’Est ou encore des Polonais. Beaucoup d’entre eux ont péri en raison des barbelés électrifiés installés à partir de 1953, d’autres ont été abattus par les gardes-chasses, tués par leurs chiens quand ils ne se sont pas noyés dans le Danube ou la Morava. Pour donner une identité à toutes ces personnes et retracer leurs parcours, l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires, basé à Prague, a élaboré une carte interactive en ligne. En ce qui concerne les victimes polonaises, l’historien Vojtěch Ripka apporte des précisions :

Photo illustrative: Jan Rosenauer, ČRoPhoto illustrative: Jan Rosenauer, ČRo « D’après nos propres recherches, réalisées selon des méthodes scientifiques et non pas en se basant seulement sur des sources judiciaires, nous avons identifié les cas de vingt-trois ressortissants polonais. Nous sommes certains qu’ils voulaient émigrer en passant par la Tchécoslovaquie et en franchissant ses frontières, et qu’ils ont été tués du fait de la clôture électrique ou dans d’autres circonstances. Le plus souvent cependant, ils sont morts électrocutés. »

Parmi toutes les personnes impliquées de près ou de loin dans ce système de surveillance des frontières, l’ancien dirigeant tchécoslovaque Lubomír Štrougal, aujourd’hui âgé de 92 ans, porterait la plus grande part de responsabilité. C’est ce qu’affirment après enquête la Plateforme pour la mémoire et la conscience européenne et l'Institut polonais de la mémoire nationale. Les deux institutions ont annoncé vouloir porter plainte à son encontre devant la justice polonaise.

Avant de devenir Premier ministre, Lubomír Štrougal a été ministre de l’Intérieur de 1961 à 1965. C’est sous sa responsabilité que le voltage de la clôture électrifiée aurait été porté entre 4 000 et 6 000 volts. L’institut polonais lui impute en conséquence la mort d’au moins soixante personnes. Vojtěch Ripka commente :

Lubomír Štrougal, photo: Archives de ČRoLubomír Štrougal, photo: Archives de ČRo « Cela a clairement une certaine logique. Il est difficile d’attribuer à Lubomír Štrougal les morts des années 1950, quand il n’était pas encore au pouvoir. En revanche, sa responsabilité est claire à l’époque où il était à la tête du ministère de l’Intérieur. C’est d’ailleurs aussi la conclusion d’organisations tchèques qui se sont intéressées à la question, en particulier du Bureau pour la documentation et les enquêtes sur les crimes du régime communiste. Ce qui distingue les approches tchèque et polonaise, c’est qu’en Tchéquie, on a estimé que ces crimes étaient prescrits. »

Cette prescription fait bondir la Plateforme pour la mémoire et la conscience européenne, pour qui il s’agit de crimes contre l’humanité, lesquels sont imprescriptibles. Le même motif avait d’ailleurs déjà motivé cette organisation à déposer une plainte l’été dernier en Allemagne dans le but de juger les responsables de la mort de cinq ressortissants allemands à la frontière tchécoslovaque durant le communisme. L’enquête vise l’ancien chef du Parti communiste tchécoslovaque Milouš Jakeš, mais également l’incontournable Lubomír Štrougal. Ce dernier se défend en expliquant qu’en 1961, quand il est arrivé à la tête du ministère de l’Intérieur, il aurait voulu mettre fin à l’électrisation de la clôture métallique aux frontières tchécoslovaques, mais qu’on l’en aurait empêché.

La carte interactive proposée par l'Institut pour l'étude des régimes totalitaires est disponibles à cette adresse : http://mapa.zelezna-opona.cz/.