Pour le pianiste Pierre-Laurent Aimard, « la musique est une affaire de communication »

David Fray, Andreï Gavrilov, Khatia et Gvantsa Buniatishvili ou encore Tomáš Víšek : autant de pianistes de renommée internationale qui, fin novembre, se sont produits devant le public pragois dans le cadre de la 5e édition du Festival de piano du nom du virtuose tchèque Rudolf Firkušný. Invité de marque du festival, Pierre-Laurent Aimard s’est vu décerner cette année le prestigieux Prix international de Musique Ernst von Siemens, pour toute une vie au service de la musique. Lors de son récital, dans la salle pragoise du Rudolphinum, le soliste français a interprété les Variations de Goldberg de Jean-Sébastien Bach, son compositeur de prédilection. Pierre-Laurent Aimard a évoqué cette œuvre au micro de la Radio tchèque :

Pierre-Laurent Aimard, photo : A. Savin, CC BY-SA 3.0Pierre-Laurent Aimard, photo : A. Savin, CC BY-SA 3.0 « Plusieurs choses me touchent profondément dans cette œuvre. Il est extraordinaire de voir comment Bach s’empare d’un projet de composition pour la transcender complètement et pour l’universaliser. Il arrive à faire entrer tellement de dimensions dans sa musique que celle-ci en devient une espèce de somme. Mais dans ce cas, la somme est tellement vivante et vitale qu’elle en devient irrésistible. »

Ce n’est pas la première fois que vous vous produisez à Prague. Comment trouvez-vous l’ambiance culturelle et musicale de la capitale tchèque?

 « Elle m’a toujours beaucoup attiré. C’est une grande émotion culturelle d’être ici, en raison de la Prague d’aujourd’hui, mais aussi évidemment de son histoire incroyable et tellement particulière. Pour les musiciens, c’est un privilège de jouer dans l’acoustique exceptionnelle du Rudolfinum. »

Rudolf Firkušný, photo : YouTube, canal vaimusicRudolf Firkušný, photo : YouTube, canal vaimusic Quel est votre rapport au pianiste tchèque Rudolf Firkušný, auquel est dédié ce festival ? Connaissez-vous ses enregistrements ?

 « Bien sûr que je les connais, je l’ai entendu jouer en ‘live’ également. J’adorais l’immédiateté dans son expression, ce jaillissement d’expression vital et plein de feu qu’il avait. »

Rudolf Firkušný représente l’école tchèque de piano. Quelle est, selon vous, la spécificité de cette école ?

 « Je crois que ce n’est pas seulement une école de piano, mais la façon de faire la musique en général. Par exemple, aucun orchestre à l’étranger ne joue comme la Philharmonie tchèque. L’identité musicale est une chose complexe. Elle est liée à la langue, et quand vous entendez le tchèque, vous comprenez pourquoi la musique ici est tellement claire et articulée, toujours avec cette sorte d’élan vital… »

Pierre-Laurent Aimard, photo : YouTube, canal de Frankfurt Radio SymphonyPierre-Laurent Aimard, photo : YouTube, canal de Frankfurt Radio Symphony Le public tchèque a-t-il sa particularité ? Ou alors peut-on le comparer à n’importe quel autre public, à celui de Berlin par exemple, que vous connaissez bien puisque vous vivez dans cette ville ?

 « Tous les publics sont différents, y compris dans un même pays ou dans une même ville. Cela varie d’une salle à l’autre ou d’un soir à l’autre. Le public à Prague n’a donc rien à voir avec celui de Berlin, Londres, New York ou Tokyo, où la différence est encore plus marquante. Parfois, ces différences sont considérables, par conséquent la musique se fait toujours différemment. C’est une affaire de communication. On sent comment le public reçoit ou non ce que l’on fait, comment il est avec vous, comment il est concentré. Bien sûr que cela participe au concert. Il est faux d’imaginer que l’on joue une œuvre de la même façon dans différentes villes. Tout dépend de l’instrument, de l’acoustique, mais également donc du public. »

Photo : YouTubePhoto : YouTube Que pensez-vous du rôle du piano aujourd’hui ? Quel est, selon vous, l’avenir de cet instrument ?

 « Sa position est en mutation complète, comme le monde. On ne trouve plus beaucoup de pianos dans les foyers pour pratiquer la musique à domicile. Surtout dans nos pays, il y en a incomparablement moins que par le passé. Par contre, regardez l’explosion du piano dans un pays comme la Chine ! Son rôle est absolument prodigieux. L’instrument est en évolution et celle-ci peut-être parfois surprenante. Par exemple, on constate aujourd’hui une baisse considérable de la qualité, et notamment de la sonorité, dans la production de pianos. En même temps, il existe des fabricants isolés, des techniciens de piano ou des collègues qui cherchent des solutions pour améliorer la qualité d’un instrument ou d’un autre. Cette situation est totalement différente de celle que nous avons connue il y a vingt ou trente ans, à l’époque où la qualité moyenne globale des instruments était excellente et assurée. Le monde change et nous nous rendons compte que nous avons plus que jamais besoin de la créativité des individus. »