Faits et événements Philippe Jaroussky : « Pour chanter le répertoire des castrats il faut savoir tricher.»
C’est pour mettre un brillant point final aux Festivités d’été de musique ancienne que les organisateurs de ce festival ont invité à Prague le contre ténor français Philippe Jaroussky. Cet artiste étonnant qui excelle dans le répertoire baroque et notamment dans les partitions écrites pour les castrats a déjà remporté plusieurs prix. Il est, entre autres, lauréat des Victoires de la musique classique dans la catégorie « Artiste lyrique de l’année 2007 ». Son concert pragois, qui aura lieu ce dimanche, lui apportera un important élargissement de son répertoire, car il sera consacré exclusivement aux oeuvres du compositeur tchèque du XVIIIe siècle Jan Dismas Zelenka. Ce compositeur a été aussi un des thèmes de l’entretien que Philippe Jaroussky a accordé à Vaclav Richter dont nous vous proposons un extrait :
Philippe Jaroussky, photo: CTK
Vous chantez le répertoire des castrats donc des chanteurs qui
n’existent plus. Vous vous substituez en quelque sorte à ces chanteurs.
Sentez-vous la différence entre les possibilités vocales des castrats et
les vôtres ?
«Enormément, puisqu’on est confronté à leurs partitions. Il faut dire qu’on n’est pas les seuls à se confronter à ces partitions parce qu’actuellement trois quarts des rôles écrits pour castrats sont interprétés sur scène par des femmes, des mezzos et des sopranos. Il faut quand même leur rendre justice parce qu’il y a certains rôles qui ne sont pas chantables pour nous, et ne sont chantables que difficilement pour elles. Qu’est ce qui fait la caractéristique du castrat ? Il suffit d’écouter le dernier castrat même s’il était à la fin de sa vie et que ce n’était plus la grande école et la grande période. Quant à moi, je pense que c’était plutôt la voix de ténor très aigu qui pouvait passer en tête. Mais il y a une puissance chez les castrats due à la castration, une longueur de souffle et une agilité due à l’école, parce qu’ils travaillaient de l’âge de huit à dix-huit ans tous les jours de manière très stricte. On peut s’imaginer les résultats que cela pouvait donner.
Philippe Jaroussky, photo: CTK
Donc nous sommes confrontés à ces partitions-là, nous nous imaginons en
peu comment ils faisaient. Je pense pourtant que pour chanter les
partitions difficiles créées pour Farinelli, Carestini, Senesino, le
chanteur actuel doit être capable, il faut le dire sincèrement, de savoir
tricher. C’est à dire de rajouter une ou deux respirations là où le
castrat sûrement ne respirait pas, malheureusement pour nous. Mais je
pense que cela n’enlève rien à l’interprétation. Il faut savoir
tricher sans que cela se sente trop. Il y a aussi pour nous chanteurs la
possibilité de créer notre propre univers dans les ornements, dans les
‘da capo’. Dans les opéra séria on peut aussi s’approprier la
musique et l’adapter un peu plus dans la direction de sa voix. C’est
une grande liberté qu’on a dans le baroque. Et je suis certain qu’il
ne faut pas hésiter de temps en temps de transposer les airs. On sait que
par exemple Haendel adaptait les airs. On a plusieurs versions du même
opéra où les airs changent de tonalité. Nous, chanteurs actuels, on
devrait avoir la possibilité, en respectant la partition, de transposer un
petit peu.»
Pour votre concert pragois vous avez choisi de chanter des oeuvres de Jan Dismas Zelenka. Pourquoi ce compositeur qui déjà de son vivant était considéré comme trop austère et auquel on ne pardonnait pas que sa musique n’avait pas la légèreté de la musique italienne?
Musica Florea
«Justement, je n’ai pas choisi. Je suis quelqu’un qui adore choisir
ses programmes, mais cette fois-ci c’est vraiment Marek Štryncl et
l’ensemble Musica Florea qui ont décidé de me faire découvrir Zelenka.
J’en ai chanté un peu au conservatoire, quelques ‘Gloria’ à
plusieurs chanteurs. Je trouve que ce qui caractérise la musique de
Zelenka, c’est effectivement sa grande rigueur de l’écriture, sa
capacité d’écrire d’une façon très riche en polyphonie. Mais j’ai
été très surpris par le côté très italien que j’entends assez
souvent dans sa musique. Il y a même un air qui me fait penser
énormément à Vivaldi. En tout cas ce n’est pas un petit génie.
C’est quelqu’un qui a été très très longtemps musicien avant
d’être compositeur, qui a été en contact avec beaucoup de musique, et
qui, après, s’est mis à écrire. Et cela donne effectivement une
maturité à son œuvre qui est assez incroyable.»








