Faits et événements Philippe Fernandez : « Solliciter la capacité du spectateur à réfléchir aux images et au monde »
Depuis le 19 novembre et jusqu’à mercredi, Prague vit au rythme du 12e Festival du Film Français. Parmi les films sélectionnés dans la section compétitive du choix de la critique tchèque, Léger tremblement du paysage du réalisateur indépendant Philippe Fernandez, qui met bout à bout des tableaux de la vie de six personnages, parfois loufoques, en tout cas ayant tous le même besoin d’interrogation sur le monde.
Philippe Fernandez, photo: www/festivalff.cz « Je suis Philippe Fernandez, cinéaste et également enseignant dans une
université où j’enseigne les arts plastiques. »
Vous êtes présent à Prague, au Festival du Film Français pour présenter votre film Léger tremblement du paysage. J’aimerais que vous me présentiez ce film que je qualifierai par un jeu de mot d’OFNI, d’objet filmé non identifié. Un jeu de mot que j’utilise à dessein parce qu’il est beaucoup question de l’espace et de l’univers dans ce film...
« Je valide ce jeu de mot ! Moi j’en utilise un autre. Je parle de
‘filmosophie’ qui me permet de dire que j’ai envie d’instaurer
avec
le spectateur une autre relation que ce que le cinéma instaure
d’habitude. Donc une relation qui ne passe pas par l’émotion, le
suspense, le drame. Mais une relation dans laquelle est sollicitée la
capacité du spectateur à réfléchir aux images et au monde. »
Il n’y a pas d’histoire dans votre film. Mais je n’irai peut-être pas jusque là, puisqu’il y a tout de même un événement pivot dans cette ‘non-histoire’. De quel événement s’agit-il dans le déroulement du film ?
'Léger tremblement du paysage' « C’est effectivement un événement. C’est presque le degré zéro
de l’histoire. Justement, il est tellement énorme qu’il parle de
cette
volonté de ne pas faire trop de narration. C’est le type
d’événement
qui donne lieu aux films hollywoodiens les plus chers, les plus
spectaculaires, puisqu’il s’agit d’une météorite qui tombe sur
terre. Mais justement, il est traité de manière absolument
anti-catastrophiste. Il y a à peine des vitres cassées, il n’y a
qu’un cratère dans le sable. C’est une météorite qui fait peu de
mal, ne cause pas de drame humain. Parce qu’en effet, l’intérêt est
ailleurs, dans ce qu’elle permet de relier les personnages que j’ai
créés à l’univers, au ciel, à l’environnement qui nous entoure et
de comprendre, de rentrer dans les lois de l’univers. »
'Léger tremblement du paysage'
Les décors sont assez particuliers. Ils m’évoquent les années
1950,
ou quelque chose des années 1950 à la Jacques Tati à cause des enfants,
mais aussi au niveau architectural, car on a l’impression d’être dans
un endroit qu’aurait pu créer Le Corbusier. Où avez-vous tourné, car
l’endroit n’est pas identifiable, et est-ce que cette marque du passé
était importante pour vous ?
« Ce qui m’intéressait le plus c’est que ce ne soit pas
identifiable. Ca donne une forme d’abstraction au film. Ca pourrait se
situer n’importe où. C’est difficile aussi de dire quand ça se
passe.
Plutôt dans les années 1950 que 1960 à cause des voitures, des objets,
de la musique. Il y a en fait beaucoup de signes dans le film qui
permettent de le dater au printemps 1968 par le fait qu’on n’est pas
encore allé sur la lune puisque les enfants en parlent. Ce rapport au
passé proche est important pour moi parce que j’avais 10 ans en 1968,
donc j’ai vécu une période particulière (qu’on entend dans la
musique de Pierre Henry au début), qui est un rapport fasciné et positif
au futur. Le futur et la technologie allaient nous apporter un monde
extraordinaire à vivre.
'Léger tremblement du paysage'
Quand on était gosse à cette époque-là, on
n’arrêtait pas de parler de l’an 2000. Dans les années 1960,
c’était pour les enfants un repère très important parce que ça
signifiait le fait qu’en l’an 2000 la technologie aurait permis de
résoudre pas mal de choses, notamment l’exploration spatiale mais pas
seulement. Petit, j’étais persuadé qu’on aurait tous des
téléphones
à la place des montres ou dedans. Et puis bien sûr on imaginait qu’on
aurait des voitures sur coussins d’air etc. »
Dans ces années-là il semblait y avoir une vision très positive du futur et de ces technologies du futur. Maintenant que nous sommes après l’an 2000 et qu’on est en plein dans le XXIe siècle, n’avez-vous pas l’impression qu’il n’existe plus de vision positive de l’avenir et du progrès que peuvent apporter les technologies ?
'Léger tremblement du paysage' « C’est plus complexe. Il y a les deux. Moi j’ai écrit ce film en
1996 et 1998 donc j’ai mis une dizaine d’années à le réaliser. Je
n’aurais peut-être pas pu l’écrire aujourd’hui comme en 1998
puisque j’étais encore dans cette fascination que les scientifiques me
donnent. Mais entre temps il y a eu l’an 2001, l’après an 2000. Et on
a une vision beaucoup plus catastrophique du monde. Aujourd’hui, il est
plus difficile de soutenir que le chaos est constructeur, car on vit dans
un monde où, avec tous les problèmes écologiques, on sait qu’on est
foutus. Mais tout cela est à nuancer car par exemple, tous les jours, les
cellules solaires font des progrès, donc si ça continue comme ça, un
jour les centrales nucléaires seront dépassées. Par ailleurs, j’ai
remarqué que mon film était apprécié par les gens pour sa fraîcheur
et parce qu’il évite une vision dramatique du monde... »









