Littérature : Karine Tuil « l’humour est une stratégie de survie »

Dans le cadre de la 23e édition du festival « Le Monde du livre » à Prague, qui s’achève ce dimanche, la romancière Karine Tuil, invitée d’honneur cette année, présente son nouveau roman, L’Insouciance (Bezstarostnost), qui paraîtra en mai dans la traduction tchèque de Tomáš Havel aux éditions Garamond. Radio Prague l’a rencontrée à l’Institut français où elle a présenté son œuvre et ce dernier roman, qui propose les destins croisés de personnages qui souffrent de leur identité.

Karine Tuil, photo: Site officiel de Karine TuilKarine Tuil, photo: Site officiel de Karine Tuil « Au départ, j’avais envie d’écrire un texte sur les effets intimes de la guerre notamment sur la question du syndrome de stress post-traumatique à travers le retour de mission des soldats français. C’est un sujet qui est souvent abordé aux Etats-Unis notamment au cinéma et en littérature, car il s’agit d’un enjeu national. Il me semblait que ce sujet était peu évoqué en France. Au départ, c’était une envie de raconter la guerre et puis, peu à peu, dans la lignée de mes précédents écrits, c’est devenu une réflexion sur la guerre sociale et sur les tensions et les conflits qui peuvent exister dans la société française aujourd’hui.

Au fil du livre, d’autres personnages se sont dessinés, j’avais donc déjà le personnage de Romain Roller qui est un soldat revenu blessé d’Afghanistan et puis deux autres personnages masculins, dont un homme d’affaire influent, qui est aussi un patron de presse se retrouvant impliqué dans un scandale et un conseiller politique issu de la diversité et des banlieues sensibles. Le destin de ces trois personnages va par la suite se croiser. Peu à peu, la structure même du livre va évoluer au grès de l’actualité politique française. »

Ce livre souligne les fléaux contemporains de la société française confrontée au racisme, à l’identité sociale et culturelle et à un pays condamné à composer avec ses tensions…

« C’est un livre sur l’épreuve, sur la violence. Tous les personnages à un moment donné du livre vont être confrontés à une épreuve particulière, à une forme de douleur morale très forte et ils vont devoir trouver des stratégies de survie pour supporter ce type de violence. Par ailleurs, c’est un livre que j’ai rédigé durant l’année 2015, qui a été marqué par une vague d’attentats en France, il y avait donc une vulnérabilité, une fragilité qui a eu des répercussions sur mon propre texte. »

Comment se débarrasser d’une identité dont le côté indésirable nous colle à la peau ? C’est une question que semble poser le livre…

Photo: GallimardPhoto: Gallimard « Le problème est que l’on a assisté ces dernières années à une tendance qui nous amenait soit à l’assignation identitaire soit à la revendication identitaire. Cela pose des questions que raconte le livre. On voit la difficulté pour certaines personnes, issues de milieux défavorisés ou de la diversité, la difficulté à trouver leur place dans les sphères de pouvoir et je le montre à travers l’ascension d’Osman Diboula, qui est fils d’un immigré ivoirien et qui va être confronté au sein de l’Elysée à une forme de racisme.

Le livre raconte aussi cela, les tensions identitaires pouvant exister dans la France d’aujourd’hui et que l’on retrouve dans d’autres pays. L’accession de Trump au pouvoir le prouve car il n’est que l’expression d’une forme de radicalité et de rejet de l’étranger. En France, la victoire d’Emmanuel Macron a prouvé le désir des Français de rester dans l’ouverture, dans la démocratie et une forme de modernité. »

A l’image de vos romans précédents tels Interdit ou Quand j’étais drôle, vous avez recours à un style tragicomique. Ce registre semble néanmoins agir comme une protection voire un souhait de détacher le lecteur du roman…

« Je pense que l’humour est une stratégie de survie comme une autre. Le rire ou en tout cas le mode burlesque, l’ironie ou la distance ironique permettent d’affronter des questions sombres et dures sous un autre angle. Il est vrai que certains de mes livres contiennent une forte charge tragicomique. Par la suite, je me suis dirigée vers des textes parfois un peu plus sombres comme Douce France, Six mois six jours et La Domination. Mais même dans mes textes les plus sombres, il y a toujours une part de comédie, de burlesque parce que je crois que c’est le reflet de ma vie. Il y a des moments de tension, de légèreté et sans cette distance ironique, le monde nous paraîtrait bien sombre. »

Lors de sa visite la romancière a assisté mercredi à la première lecture en tchèque de son roman à l’occasion de la Nuit de la littérature. Vous trouverez plus d’informations sur l’ensemble de son œuvre sur le site http://www.karinetuil.com/.