Le tchécoslovaque, langue officieuse

Vingt-cinq ans après la partition de la Tchécoslovaquie, les relations entre Tchèques et Slovaques n’ont sans doute jamais été aussi bonnes qu’aujourd’hui. Depuis l’apparition de l’idée de former un Etat commun et de l’idéologie dite du tchécoslovaquisme au XIXe siècle, la proximité entre les deux langues a grandement contribué au rapprochement entre les deux peuples. Il en reste de même aujourd’hui, et ce même si la pratique des deux langues des deux côtés de la frontière, et notamment du côté tchèque, n’est plus ce qu’elle était autrefois.

Peu de monde s’en souvient aujourd’hui, mais le tchécoslovaque est une langue qui a officiellement existé autrefois. Durant l’entre-deux-guerres, à compter plus précisément de 1920, soit deux ans après la fondation de la Première République tchécoslovaque, jusqu’en 1948, date de l’annulation de la loi constitutionnelle, le tchèque et le slovaque, les deux langues usitées par les peuples tchèque et slovaque, ont été réunis sous le même chapeau de « českoslovenština », officiellement considérée comme l’unique langue du nouvel Etat tchécoslovaque, et ce essentiellement afin de favoriser la construction d’une identité nationale commune et indissociable. Dans le cas concret de la Tchécoslovaquie, le bien-fondé de cette idée de langue tchécoslovaque reposait sur ce qui était appelé le « tchécoslovaquisme », une théorie selon laquelle Tchèques et Slovaques formaient une seule et même nation.

Un peu moins d’un siècle plus tard, toute cette idéologie appartient à l’histoire ancienne. Bien avant même la dissolution d’une Tchécoslovaquie qui n’était plus qu’une fédération depuis 1990, Tchèques et Slovaques formaient déjà deux peuples distincts, chacun avec sa propre langue.

Il en est bien entendu de même aujourd’hui, même si cela n’enlève rien au fait que le tchèque et le slovaque restent très proches l’une de l’autre. Tellement proches que par exemple Football Club, un nouveau magazine tchèque qui propose chaque trimestre des articles de fond sur différents thèmes en lien avec le football, publie les textes de ses auteurs slovaques dans leur version originale. Cofondateur de la revue, Jan Kaliba explique le choix fait par la rédaction de ne pas traduire en tchèque :

« Notre idée première était d’essayer d’intéresser les lecteurs slovaques. Tant au niveau de la langue que de la culture, les deux peuples sont très proches l’un de l’autre. Cela vaut d’ailleurs aussi pour le football puisque les deux pays ont une riche histoire commune. La perspective de toucher un public plus large sur un marché de cinq millions d’habitants supplémentaires était très intéressante pour nous et c’est pourquoi nous avons décidé de faire appel à des auteurs slovaques et de publier leurs textes dans leur version originale. Nous étions sûrs que cela plairait au public slovaque et nous ne sommes pas trompés. »

Inversement, la question se pose de savoir quel a été l’accueil réservé à l’initiative par les lecteurs tchèques. Car si l’immense majorité des Slovaques n’ont aucun problème avec la compréhension du tchèque, les jeunes générations de Tchèques, elles, privées du contact quotidien avec le slovaque depuis la partition de la Tchécoslovaquie, considèrent la langue de leurs voisins désormais presque comme une langue étrangère au même titre par exemple que le polonais. A en croire cependant Jan Kaliba, le comité de rédaction était plus ou moins sûr de son coup y compris pour ce qui est des lecteurs tchèques du magazine :

« Il y a d’abord beaucoup de gens qui sont plus ou moins nostalgiques et regrettent le temps de la fédération. Mais nous pensons aussi que cela peut être intéressant et enrichissant pour nos lecteurs. Certes, la lecture des articles en slovaque est un peu moins confortable, mais c’est aussi une des rares possibilités qu’ils ont aujourd’hui de lire en slovaque. Nous pensons qu’il est dommage que les Tchèques soient coupés de ce contact régulier qu’ils avaient avec le slovaque autrefois. Cela donne donc en quelque sorte une petite note exotique à notre magazine… »

Cet exotisme prétendu n’est toutefois que d’apparence, car à la différence des autres langues minoritaires existantes en République tchèque, les Slovaques peuvent utiliser le slovaque sans avoir recours à l’aide d’un interprète ou d’un traducteur dans la plupart de leurs démarches administratives. Autre preuve de la tolérance des Tchèques, les Slovaques qui suivent leurs études supérieures dans les universités et écoles tchèques ont le droit d’utiliser leur langue maternelle. Ainsi donc, et tant pis pour les jeunes Tchèques, le « tchécoslovaque » n’appartient pas encore seulement et tout à fait au passé.