Le collectif Ztohoven : « Aujourd’hui, on n’exécute plus les gens physiquement, mais mentalement »

Le collectif d’artistes Ztohoven a encore frappé. En marge des commémorations célébrant le 390e anniversaire de l’exécution des 27 seigneurs tchèques dont Radio Prague a parlé mercredi dans la rubrique Chapitres de l’histoire, le groupe est intervenu sur le monument rappelant la mémoire de ces leaders de l’insurrection protestante.

Photo: Tomáš TřeštíkPhoto: Tomáš Třeštík Mardi après-midi, place de la Vieille-Ville à Prague. La cérémonie d’hommage aux 27 seigneurs tchèques exécutés le 21 juin 1621 vient de s’achever. Un petit groupe de personnes s’agglutine autour des croix blanches faites de pavés incrustés dans le sol. C’est un passant qui lance le débat :

« Il y a eu 27 personnes exécutées, or il y a 28 croix par terre ! Il y a une croix en plus ! Ça a été fait l’autre jour, j’étais assis là et j’ai vu qu’il se passait quelque chose. Même les gens de la mairie ne s’en sont pas rendu compte pendant la cérémonie. »

Une spectatrice, historienne, et son amie entendent la nouvelle et s’étonnent :

Photo: Tomáš TřeštíkPhoto: Tomáš Třeštík « Il y a une 28e croix qui n’a rien à faire ici. Mais voyons, il y a eu 27 victimes, pas 28 ! Ça a été rajouté. D’après moi, on ne plaisante pas avec ce genre de choses. Peut-être que celui qui a fait ça a voulu se faire voir. C’est insensé ! »

« Je vais aller protester à la mairie, c’est sûr. Parce que ça ne se fait pas ! »

Dimanche matin, au vu et au su de tous, alors que la place de la Vieille-Ville ensoleillée grouillait déjà de touristes, deux membres du collectif Ztohoven ont rajouté une croix blanche aux 27 déjà présentes. Un des membres du collectif, qui se fait appeler Jan Taar, explique :

Photo: Tomáš TřeštíkPhoto: Tomáš Třeštík « Tous les ans, ici, se déroule une cérémonie en l’honneur de ces 27 seigneurs exécutés après la bataille de la Montagne blanche, premier événement qui a exercé une forme de violence sur la liberté de pensée, chose qui s’est reproduite à plusieurs reprises, notamment au XXe siècle. La conséquence a souvent été des départs massifs de citoyens, notamment de l’élite. On s’est dit pourquoi commémore-t-on 27 victimes, alors qu’il y en a eu beaucoup plus ? En réalité, il y a eu 28 personnes condamnées de facto : la 28e était Martin Früwein, un juriste, mais qui est mort avant le jour de l’exécution. »

Ztohoven, c’est un collectif qui s’est fait connaître à plusieurs reprises ces dernières années par ses actions coup de poing. Leur fait d’arme le plus connu : le hacking de la télévision tchèque en 2007 où ils font apparaître un champignon atomique dans les montagnes du nord du pays. Aujourd’hui, le groupe Ztohoven irait-il puiser son inspiration dans l’histoire du pays ? Jan Taar :

Photo: Tomáš TřeštíkPhoto: Tomáš Třeštík « Je prendrais plutôt la question en sens inverse. Il faut chercher ce qui relie tous nos projets. Le point commun, c’est qu’on essaye de dévoiler des formes de manipulation et de contrôle. Le champignon atomique pointait du doigt la manipulation des médias. Dans le projet ‘Občan K’ (‘Citoyen K’, ndlr) on s’est amusé avec des cartes d’identité et on voulait montrer comment certaines institutions peuvent manipuler notre identité. Là, on s’intéresse à la manière dont on manipule l’histoire, mais pas seulement : on se pose la question de savoir ce que signifient aujourd’hui les monuments et les actions politiques qui se déroulent autour. »

Pour une historienne interrogée par la télévision tchèque, cette croix supplémentaire n’est en fin de compte pas une erreur historique. Et pour les membres de Ztohoven, en tout cas, elle n’est pas là pour simplement choquer, mais pour susciter la réflexion. Jan Taar :

Photo: Tomáš TřeštíkPhoto: Tomáš Třeštík « L’exécution des seigneurs en 1621 avait une force symbolique. Par cette performance sanglante, le pouvoir de l’époque a voulu montrer au public sa puissance. Or aujourd’hui, il se passe la même chose. Certes, on ne coupe plus de têtes, de langues, de mains, mais le pouvoir agit de façon différente, plus subtile. On peut trouver des équivalents à ces tortures et ces exécutions aujourd’hui : ce n’est plus physique mais mental. Par exemple, le néolibéralisme en place ici depuis 1989 cherche à s’approprier presque tout : l’art, la science, etc. Certaines personnes qui veulent travailler dans leur domaine sont littéralement ‘exécutées’ par le pouvoir économique, leur position sur le marché n’est pas aussi valable que d’autres domaines économiques. »

De son côté, la mairie de Prague n’a pour l’instant publié aucun communiqué officiel et déclare ne pas savoir encore que faire de cette intervention dans l’espace public. Parallèlement à ce nouveau projet, le groupe est toujours sous le coup de poursuites pénales pour leur dernier gros coup autour des cartes d’identité aux photos modifiées et attendent de savoir si l’affaire sera portée devant les tribunaux. En 2009, le hacking de la télévision tchèque, suivi d’un procès, avait abouti à une relaxe des membres du groupe Ztohoven.