L’anniversaire du VONS, une sorte d’Amnesty International sous le communisme

En 1979 a eu lieu, à Prague, un des procès majeurs des opposants au régime communiste. Un procès étroitement suivi dans le monde démocratique, notamment en France, et qui a abouti à l’emprisonnement de six dissidents, parmi lesquels Václav Havel. Si ces signataires de la Charte 77 ont été traînés devant le tribunal, c’était pour avoir fondé un an plus tôt, le 27 avril 1978, le Comité des personnes injustement poursuivies, connu sous l’abréviation VONS. A l’occasion du 40e anniversaire de la création de cette structure de défense des droits de l’Homme dans la Tchécoslovaquie communiste, un documentaire de la réalisatrice Olga Sommerová a été diffusé, cette semaine, sur la Télévision tchèque.

Tout a commencé dans un appartement pragois, situé place Charles, au centre-ville, qui appartenait au philosophe et dissident Václav Benda et à sa femme Kamila. Un peu plus d’un an après son lancement, la fameuse pétition de la Charte 77 qui incitait l’Etat tchécoslovaque à respecter ses engagements internationaux dans le domaine des droits de l’Homme, circule dans tout le pays, provoquant la colère des autorités. Une vingtaine de signataires de la Charte décident alors de créer le Comité des personnes injustement poursuivies (VONS). Parmi elles, Dana Němcová et l’actuelle médiatrice de la République Anna Šabatová qui expliquent, dans le documentaire, leurs motivations :

Dana Němcová, photo: ČT24Dana Němcová, photo: ČT24 D.N. : « Après la publication de la Charte 77, les persécutions sont devenues de plus en plus fréquentes. Elles ont touché aussi des gens qui copiaient et distribuaient le document. C’est pour eux que nous avons lancé cette initiative. Aussi parce que certains d’entre nous se souvenaient des procès politiques des années 1950 et des répercussions qu’ils ont eu sur les familles des personnes condamnées. (…) Nous étions conscients du fait que nous nous exposions à un danger assez important, car les activités du Comité qui consistaient à documenter des cas de violation des droits de l’Homme, allaient susciter l’intérêt des organisations comme Helsinki Watch ou Amnesty International. Nous savions que cet écho allait irriter encore davantage les autorités communistes. »

A.Š. : « Nous avons compris que lorsqu’une personne connue se retrouve en prison, elle jouit automatiquement d’une certaine protection du fait que son cas est immédiatement relaté par les médias occidentaux. Or ce n’était pas le cas des gens jeunes et inconnus. Ils n’étaient soutenus par personne et donc nous avons décidé de prendre leur défense. »

Le comité VONS se met alors à élaborer des rapports qui documentaient non seulement des procès lancés contre les opposants « anonymes » au régime en place, mais aussi toutes sortes de démêlés que les citoyens pouvaient avoir avec les autorités et qui avaient un motif politique. L’historien Petr Blažek explique :

'Le Comité des personnes injustement poursuivies', photo: ČT / Jiří Bednář'Le Comité des personnes injustement poursuivies', photo: ČT / Jiří Bednář « Jusqu’à la révolution de velours, le comité a publié 1 125 rapports ce qui correspond au nombre de personnes placées sous sa protection, un peu comme le faisait Amnesty International par exemple. Aussi, le VONS a publié les noms des personnes responsables des répressions, donc des juges, des procureurs etc. Ces rapports ont ensuite été communiqués, souvent par téléphone, à des personnes à l’étranger. Ils sont revenus ensuite en Tchécoslovaquie via les émissions des radios étrangères qui diffusaient en tchèque et en slovaque, à savoir la BBC, la Voix de l’Amérique et Radio Europe Libre. »

Par ailleurs, le comité VONS devient, dès 1978, membre de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme. Un engagement qui ne laisse pas les autorités communistes inactives : un an plus tard, une dizaine de membres du VONS sont envoyés devant le tribunal de Prague. Six d’entre eux, des figures majeures de la dissidence tchèque, à savoir Václav Havel, Václav Benda, Petr Uhl, Otka Bednářová, Jiří Dienstbier et Dana Němcová, écopent de peines allant de trois à cinq ans de prison ferme. Ecrivain et universitaire français, Jean-Yves Potel a assisté à ce procès. Il s’en est souvenu, il y a quelques années, sur Radio Prague :

Jean-Yves Potel, photo: YouTubeJean-Yves Potel, photo: YouTube « J’étais à l’époque un des militants du Comité du 5 janvier, et avec d’autres comités, nous avons organisé une manifestation de solidarité. J’ai donc été là-bas, j’étais l’un des organisateurs de cette manifestation et pour le jour J, celui du verdict, nous avons fait venir des intellectuels connus pour manifester devant le tribunal de Prague. Il y avait notamment Patrice Chéreau et Jean-Pierre Faye. Il n’y avait personne dans les rues mais une dizaine de personnes se sont mises à manifester avec des pancartes.

Moi, j’étais dans les coulisses, j’étais un peu là comme l’organisateur de cette manifestation. La police n’est pas intervenue et nous avons été arrêtés une heure ou deux après. Nous avons été interrogés toute la nuit, reconduits à la frontière et quand nous sommes arrivés à Paris, cela a en fait donné un effet médiatique très important. Je suis celui qui a ramené le contenu du procès car à l’époque j’avais des contacts très privilégiés avec Anna Šabatová, la femme de Petr Uhl, qui m’envoyait des détails sur le contenu du procès. Ensuite, j’ai écrit un article, on a fait des conférences de presse et on a raconté ce qui s’était passé dans le procès. »

'Le Comité des personnes injustement poursuivies', photo: ČT / Jiří Bednář'Le Comité des personnes injustement poursuivies', photo: ČT / Jiří Bednář Le procès a eu un grand écho dans le monde entier : en France et en Allemagne, il donne même lieu à une sorte de reconstruction théâtrale. Pour la documentariste Olga Sommerová, l’engagement des membres du Comité des personnes injustement poursuivies mérite d’être rappelé, comme elle l’a fait par son documentaire :

« Je suis heureuse d’avoir pu tourner ce film. C’est une sorte d’appel lancé aux spectateurs. Je voulais leur dire, une fois de plus, que les questions qui touchent à la politique, à la vie civique et à la justice ne peuvent pas être laissées de côté. Il faut s’en occuper, être actif. Bref, ce film me paraît tout à fait d’actualité aujourd’hui. »