Faits et événements La pièce du jeune Hanuš Hachenburg revient à Terezín où elle fut écrite pendant la guerre

01-02-2016 15:35 | Anna Kubišta

En 1943, dans le ghetto de Terezín, en Bohême, un jeune garçon de 14 ans, Hanuš Hachenburg, écrit une pièce de théâtre qui est une parabole du régime nazi. Avec humour, il parvient à raconter les horreurs de la guerre et du nazisme. Cette pièce a été traduite en français sous le titre « On a besoin d’un fantôme (par les soins de notre collègue Alžběta Tichá), publiée et surtout mise en scène par Claire Audhuy, docteur en études théâtrales à l’Université de Strasbourg et directrice artistique de la compagnie Rodéo d’âme, dans le cadre d’atelier dans des écoles secondaires. Avec sa troupe du lycée Jean Rostand à Strasbourg, ils seront à Terezín jeudi et à Prague, vendredi, pour présenter la pièce. Claire Audhuy nous rappelle comment elle a découvert l’existence de ce texte :

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‘On a besoin d’un fantôme’, photo: Rodéo dâme‘On a besoin d’un fantôme’, photo: Rodéo dâme « J’ai fait une thèse de doctorat à l’Université de Strasbourg où je me suis intéressée au théâtre dans les camps de concentration. A l’occasion d’un voyage en République tchèque, j’ai eu l’occasion de consulter les archives du mémorial de Terezín. Je me suis mise à feuilleter pas mal de documents et de dessins, notamment des archives qui avaient été conservées et qui concernaient un groupe de garçons à l’époque. Ce groupe de garçons avait imaginé tout un journal clandestin qu’ils ont écrit et diffusé pendant près de deux ans. Au sein de ce manuscrit assez complexe et complet qui fait plus de 800 pages, j’ai eu la chance de découvrir la pièce ‘On a besoin d’un fantôme’, écrite par Hanus Hachenburg. La situation un peu humoristique et rocambolesque, c’est que je ne parle pas un mot de tchèque et que je feuilletais quelque chose que je ne comprenais pas du tout. Mais à la disposition de l’écriture sur la page j’ai su qu’il s’agissait d’une pièce de théâtre. Il y avait un nom, deux points, une phrase. A la ligne, un mot, deux points, une phrase. Je savais donc que j’étais en face d’une pièce de théâtre écrite dans les camps de concentration. »

En deux mots, de quoi parle cette pièce ?

 « La pièce évoque l’histoire d’un tyran, Analphabète Ier, qui veut faire en sorte que tout le monde pense comme lui. Pour cela, il fait appel à sa garde rapprochée, les Saucissons brutaux. Leur but premier est d’instaurer un système de terreur. Ils vont faire appel à la délation de la population, récupérer toutes les personnes de plus de 60 ans, les envoyer au centre de ramassage où elles seront transformées en ossements humains, afin de fabriquer un fantôme qui, lui, terrorisera la population. »

Terezín 1945, photo: Josef Vosolsobě, ČT24Terezín 1945, photo: Josef Vosolsobě, ČT24 Vous avez donc mis en place un projet autour de cette pièce avec des écoles. Vous avez déjà fait cela en Suisse il y a quelques années, Radio Prague en avait d’ailleurs parlé. Vous avez réitéré cette expérience de mise en scène avec un lycée d’Haguenau et le Lycée Jean Rostand de Strasbourg. Comment réagissent les jeunes à une pièce écrite par un jeune garçon de presque leur âge ?

 « Au tout début, on est surpris, que ce soit moi ou les élèves avec lesquels j’ai pu travailler. Il y a tellement de sous-texte, d’intelligence et de fulgurances, que c’est difficilement compréhensible à la première, deuxième ou troisième lecture. Il faut s’y pencher davantage. Par contre, à partir du moment où les élèves ont compris qu’il s’agit d’une réécriture du national-socialisme, qu’Analphabète est Hitler, que les Saucissons brutaux sont les SS et que le peuple terrifié représente les Juifs, alors tout est très clair. Ce que les jeunes retiennent, c’est l’audace et l’humour qu’Hanuš a su décupler dans un lieu où tout cela n’est plus permis. Dans un camp de concentration, réussir à rire, à divertir et à défier l’absurdité est une gageure. »

Vous allez jouer cette pièce cette semaine, à Terezín même et au lycée Jan Neruda à Prague. Pour vous, c’était important de jouer cette pièce en République tchèque, et notamment à Terezín?

Claire Audhuy, photo: Archive de Claire AudhuyClaire Audhuy, photo: Archive de Claire Audhuy « C’était un projet extrêmement symbolique et important d’aller jouer à l’endroit même où la pièce a été écrite. On fait le parcours d’Hanuš en sens inverse puisqu’on commence par Terezín, qui était pour lui la fin, car c’était l’antichambre d’Auschwitz où il a été assassiné à la veille de ses 14 ans. On commence par jouer à Terezín, à l’endroit même où Hanuš a osé rêver, défier les nazis et divertir ses camarades. Puis, on jouera en effet dans la ville natale d’Hanuš, à Prague. Et puis on ira aussi se recueillir devant son ancien orphelinat, là où il a ensuite été déporté avec sa mère. »

Comment réagit en général le public qui assiste à la représentation, j’imagine que vous discutez avec les personnes de la salle après coup ?

 « Avant la pièce de théâtre, on commence toujours par une re-contextualisation qui est faite par les élèves eux-mêmes. Ils ont souhaité écrire un texte qui explique quel est le rôle de Terezín dans le système concentrationnaire. Ce n’est pas un ghetto anodin, c’est l’endroit de propagande des nazis. Qui était Hanuš ? Ça aussi, ils ont voulu le dire et se sont servis de tous les documents que j’ai pu retrouver et de ses poèmes. Seulement après, on joue la pièce. Entre cette présentation contextuelle et la mise en scène de la pièce par les élèves, je prends la parole et j’indique aux spectateurs qu’il est tout-à-fait recommandé d’oser rire s’ils en ont envie. Une seule fois je ne l’ai pas fait. Les spectateurs étaient extrêmement mal à l’aise. J’ai vu qu’ils auraient eu envie de rire mais qu’ils se retenaient. Il y avait un problème de moralité qui empêchait de rire de tout ça. En fait, c’est le but Hanuš : faire rire ses camarades, nous faire rire, rendre ridicule le tyran Hitler et d’oser rire de cette absurdité et cette angoisse. »

Photo: Rodéo dâmePhoto: Rodéo dâme Donc il y a un vrai travail à la fois avec les élèves qui jouent la pièce et le public. Il y a un dialogue permanent entre les deux…

 « C’est difficile à présenter, il faut contextualiser pour qu’il n’y ait aucun malentendu. Hanuš risquait sa vie en écrivant cette pièce. Je crois que c’est important de le préciser pour comprendre la puissance de son engagement et sa très grande lucidité et maturité. Hanuš ne sait pas du tout ce qui se passe à Auschwitz. Il n’en a pas les moyens. Il entend par contre des rumeurs, va se nourrir de tout cela et va transformer cela en une fable qui, malheureusement est en lien avec la réalité, puisqu’elle annonce l’extermination des Juifs d’Europe. »

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