Faits et événements La BD « Ibicus », une fable noire créée par Pascal Rabaté, sort en tchèque
Dans le cadre du festival de la bande dessinée Komiksfest, dont la 6e édition s’achève ce week-end à Prague, l’auteur, dessinateur et cinéaste français Pascal Rabaté expose à l’Institut français de Prague les planches originales de son chef d’œuvre intitulé « Ibicus ». Autre raison de la venue de Pascal Rabaté dans la capitale : cinq ans après la parution de l’intégrale d’« Ibicus » en France, les 4 tomes de la BD viennent de sortir en tchèque aux éditions MOT. Pour « Ibicus », Pascal Rabaté s’est inspiré du roman éponyme d’Alexis Tolstoï sur le destin de l’escroc Siméon Nevzorov pendant la Révolution russe. Au micro de Radio Prague, Pascal Rabaté a expliqué comment il avait découvert ce roman et comment s’était passée son adaptation :
Pascal Rabaté « Je suis tombé par hasard sur un livre d’Alexis Tolstoï que je ne
connaissais pas et que j’ai confondu avec ‘Le Grand Léon’. J’ai lu
le roman, qui m’a complètement transporté. Il y avait une période de
l’histoire qui m’intéressait beaucoup, le début du XXe siècle, des
choses énormes se sont passées d’un point de vue social : la première
guerre, la révolution. D’un point de vue artistique, il y avait un grand
mouvement : on sortait pile de l’impressionnisme pour rentrer dans ce
qu’on peut appeler l’art moderne, avec le constructivisme en Russie,
l’expressionnisme en Allemagne, avec des artistes formidables. Dans la
musique il y avait Satie, il y avait Debussy, Prokofiev et des tas
d’autres. C’était le début du cinéma, on commençait à avoir déjà
des traces des gens qui continuaient à vivre sur la gélatine. Cette
période était vraiment très forte artistiquement pour moi. Quand je suis
rentré aux Beaux-Arts, dans les années 80, j’y ai découvert le
mouvement expressionniste allemand. Comme je m’étais spécialisé dans
la gravure, je suis parti vers une expression qui était proche de ce qui
se faisait dans ces années-là. Quand je suis tombé sur ce roman, je me
suis dit que ça allait être un peu le catalyseur, que je pourrais parler
à la fois de cette période artistique, parler de cette période au niveau
de l’histoire.
Il y a un thème récurent dans tout mon travail, qui est
le thème de la survie, et là j’étais en plein dedans. Donc du coup,
cela m’a permis de rassembler toute ma passion et toutes mes influences,
que ce soit de la littérature, je pense à Babel, à Tchékhov, à
Zamiatine, en Russie, et on peut penser à des gens comme Cendrars en
France. J’avais l’impression de pouvoir glisser tout ce qui m’avait
marqué, comme Boulgakov par exemple. Il y a des petites scènes qui
viennent, non pas du livre, mais qui viennent d’ailleurs. Il y a des
scènes qui ont été inspirées dans le roman, même si je colle beaucoup
au texte, de ‘Roman et cocaïne’ qui est un livre qui a été exhumé
dans les années 80.
Il y a même, je m’en suis rappelé hier soir car
j’étais ici, des cases et la mise en scène qui ont été inspirées par
le roman de Hrabal ‘Moi qui ai servi le roi d’Angleterre’, la
personne couchée sur ses billets de banque, c’était une image du livre
de Hrabal, tandis que dans le roman il jetait les billets, on est presque
dans le poncif, là il y avait quelque chose d’un peu plus fort. Il y
avait Boulgakov : l’armoire et cette chaise sur une colline, c’était
dans un texte de témoignages sur les armées blanches, du coup j’avais
tout ça. Il y avait le travail, qui m’avait fasciné, de Murnau sur la
lumière, ou tout le travail des ombres portées de Welles. Enfin, tout
s’y prêtait, et puis il y avait cette histoire d’un type qui tombe,
qui se relève et qui tombe encore et se relève encore, on était dans un
portrait d’une personne pas très morale, mais il y avait de
l’animalité, de l’organique, et le roman m’a emporté plus que moi
qui ait emporté le roman. »
Et comment ça se passe quand on adapte un roman en bande dessinée ?
« L’avantage de ce roman, c’est qu’il n’était pas très connu en
France, qu’il était tombé dans le domaine public, l’auteur était
mort en 1942, donc pas de soucis avec l’auteur. Après, il n’y a pas
vraiment eu de difficultés, si ce n’est de se mettre tous les jours
devant la table de travail. Le texte était tellement fort, il y avait
tellement de choses qui me permettaient d’accoucher de ma ‘partie
noire’, si l’on peut dire. Il n’y a pas eu de difficultés, il
fallait juste que je pense du jour au lendemain, à court terme. Et puis le
fait de travailler sur un texte me permettait, moi, d’improviser chaque
jour. J’avais les rails posés par Alexis Tolstoï, moi j’avançais
petit à petit sans jamais me projeter très loin, en me disant ‘tu as
une scène à traiter, tu l’as fait comme tu la sens et la prochaine
arrivera’. »
Et les répliques vous les transformez à votre façon, vous les inventez en pensant au roman, ou il y a des répliques tirées du roman ?
« Il y a eu quelques répliques tirées du roman, mais très peu. On dit
en France que c’est une ‘écriture blanche’, très rapide. C’est un
tout petit roman, il fait 120 pages si je me souviens bien, et du coup la
bédé en fait 550. Donc le récit allait très vite, il y a des scènes
qui font deux lignes dans le roman, et j’en ai fait deux chapitres. Les
dialogues ont été improvisés, je prends du plaisir aux dessins mais
également à l’écriture pour essayer de trouver les mots justes, pour
essayer de voir ce qui va marcher en bouche, c’est la méthode du
‘gueuloir’ comme faisait Flaubert : c’est-à-dire les dire tout haut,
voire même travailler avec un dictionnaire de rimes à côté pour que la
chose soit limpide. Mais j‘ai essayé de garder la trame narrative du
roman. Après, je pense qu’Alexis Tolstoï a fait le portrait d’un
personnage assez médiocre, il est plutôt en accusateur qui enfonce le
clou, il fait le portrait du Russe blanc qui a quitté la Russie. Comme
lui-même avait quitté la Russie et avait suivi les troupes blanches,
c’était un roman d’allégeance au gouvernement soviétique en disant
‘le Russe blanc est médiocre, veule et pleutre, je vous fais ce roman,
je vous le donne et vous me laissez re-rentrer’.
Je synthétise, mais
c’est un peu ça puisqu’il est rentré en Russie en baissant la tête
et en quelques années il s’est refait une virginité. Il est devenu un
écrivain thuriféraire du régime et il a quand même eu le prix Staline
en 35 ou 36, en plein moment des purges, c’est vous dire si l’individu
est louche. Mais il a fait ce roman avant qu’il rentre, et il a fait un
portrait à charge, alors que moi j’ai essayé de faire le portrait
d’un humain qui se débat. Un personnage qui n’est pas forcément
sympathique mais qui est au moins respectable pour le fait qu’il
s’accroche et qu’il a la survie verrouillée, vissée en lui. »
Le festival de BD Komiksfest accueille, ces vendredi et samedi, un autre invité francophone, le dessinateur et scénariste suisse Frederik Peeters, connu du public tchèque grâce à l’album « Les Pilules bleues » et la série « Lupus ».








