Kamil Lhoták, un peintre inspiré par les recoins oubliés de Paris

Les romans de Jules Verne, les toits de Paris, le vieux port de Marseille, les faubourgs pragois, ou encore de vieilles motos, voitures et montgolfières… Tout cela, c’est l’univers de Kamil Lhoták, un des peintres du XXe siècle parmi les plus populaires auprès des Tchèques et pourtant quasiment inconnu à l’étranger. Plus d’une centaine des œuvres charmantes de cet artiste sont actuellement à voir, jusqu’au 22 avril prochain, à la Maison municipale à Prague, dans le cadre d’une grande exposition rétrospective.

Kamil Lhoták, photo: Karel Kuklík, CC BY-SA 3.0Kamil Lhoták, photo: Karel Kuklík, CC BY-SA 3.0 Peintre autodidacte, diplômé en droit, Kamil Lhoták commence à créer à la fin des années 1930. Membre du Groupe 42, cénacle réunissant toute une génération de poètes et de peintres inspirés par la vie dans les grandes villes, il se fait connaître du grand public notamment en tant qu’illustrateur de nombreux livres pour la jeunesse, parmi lesquels « Face au drapeau » et « Robur le Conquérant » de Jules Verne. En effet, cet univers vernien, plein de machines inventées, le fascine depuis l’enfance et devient l’une des principales sources de son inspiration. C’est d’ailleurs ce qu’explique Anna Fulíková de la Retro gallery qui est à l’origine de cette exposition :

« Kamil Lhoták avait de grandes connaissances techniques. Il était très intéressé par les machines de son époque mais aussi du XIXe siècle, l’ère technique. Cela se manifeste fortement dans l’ensemble de son œuvre, dans ses thèmes liés à l’aviation, aux vieilles voitures… Sa source d’inspiration majeure était la périphérie où se trouvaient des épaves de ces vieux véhicules, voitures et motos. Ces épaves le fascinaient. »

Des voitures et des motos, mais aussi des avions, des montgolfières et des vélos… Les véhicules forment un des principaux axes de l’œuvre de Kamil Lhoták présentés dans deux grandes salles à la Maison municipale :

« Il était un cycliste passionné. A l’exposition, nous pouvons voir des motifs du Tour de France, des portraits de cyclistes, mais aussi des tandems. Il a peint par exemple des triplettes et même des quintuplettes pouvant supporter jusqu’à cinq personnes. »

'Ballon Ressel'. 1941, photo: Retro Gallery'Ballon Ressel'. 1941, photo: Retro Gallery Né en 1912 comme enfant illégitime d’une comédienne et d’un médecin, Kamil Lhoták a été très influencé par sa mère qui a fait son instruction artistique. C’est également grâce à elle qu’il découvre l’art français et la France. Anna Fulíková :

« En 1923, Kamil Lhoták, âgé alors de 11 ans, a visité avec sa mère l’exposition d’artistes français à la Maison municipale, dans les mêmes salles où se tient actuellement sa rétrospective à lui. Cette exposition, où il a pu voir des œuvres du Douanier Rousseau, de Georges Seurat et d’autres encore, l’a beaucoup marqué. Il souhaitait se rendre en France mais cela n’a été possible qu’après la Seconde Guerre mondiale. Cependant, déjà avant son premier voyage dans l’Hexagone, il avait peint des thèmes français, en s’inspirant de photos dans les journaux. L’exposition présente par exemple le tableau intitulé ‘La Paix’ de 1940, sur lequel nous pouvons voir l’Arc de triomphe, place de l’Etoile, survolé par une montgolfière.

Il a ensuite visité Paris à plusieurs reprises. Il travaillait de manière très spécifique : il ne représentait pas les motifs traditionnels, comme les grands boulevards ou les cafés. Il s’inspirait de recoins oubliés, de parcs, de vieilles inscriptions sur les bâtiments… bref, il nous présente la face cachée de Paris et ses souvenirs fragmentaires de cette ville. »

Grand admirateur de Toulouse-Lautrec et du célèbre peintre tchèque installé en France Josef Šíma, Kamil Lhoták crée toute une série d’œuvres à thèmes français, comme l’Hôpital Lariboisière, les toits de Paris, le métro ou encore différents ports et parcs.

'Au Tourmalet', 1939, photo: Retro Gallery'Au Tourmalet', 1939, photo: Retro Gallery D’autres œuvres ressemblent pour leur part à une place avec des objets abandonnés et oubliés. L’un de ces objets se répète fréquemment sur ses tableaux : il s’agit d’un ballon rouge, un cadeau de son père qui l’avait quitté. Un autre événement encore a marqué sa création. Enfant, il a été atteint par la poliomyélite :

« Kamil Lhoták en a souffert toute sa vie, il se sentait handicapé. Pour cette raison, il sentait une certaine connivence avec les autres personnes handicapées, il a souvent représenté des femmes nées sans bras, comme la peintre Aimée Rapin. Mais son handicap s’est manifesté également dans d’autres motifs de sa création. Il a souvent peint des choses que nous pouvons considérer comme ‘incomplètes’ ou ‘défectueuses’. Il existe également une autre interprétation disant que sa fascination pour les véhicules est due, elle aussi, à son handicap, qu’il essayait par-là de compenser sa mobilité réduite car il avait une jambe plus courte que l’autre, et il boitait. »

Bien que très concrets et détaillés, les tableaux de Lhoták représentent pour Anna Fulíková une synthèse des principaux mouvements du XXe siècle, de l’art abstrait jusqu’au surréalisme. Leur charme repose néanmoins avant tout dans leur simplicité apparente :

'Le dimanche au soir près d'abattoir à Prague 7', photo: Retro Gallery'Le dimanche au soir près d'abattoir à Prague 7', photo: Retro Gallery « Il est aussi populaire car son œuvre ne demande pas à première vue d’interprétations complexes. Les gens aiment ses peintures car ils y retrouvent le plaisir de voir ces endroits abandonnés, comme les vieux quartiers pragois de Holešovice et de Libeň. Il s’agit souvent d’endroits qu’ils connaissaient bien et qui n’existent plus à présent. »

Jusqu’à sa mort en 1990, Kamil Lhoták a créé au total plus de 2000 tableaux. L’exposition à la Maison municipale présente une sélection de quelque 120 œuvres datant de la période principale de sa création – de la fin des années 1930 jusqu’aux années 1960.