Faits et événements Jean Revillard : « Le photojournalisme est bien vivant »
Les locaux de l’Université Charles à Prague accueillent jusqu’au 11 octobre l’exposition World Press Photo qui présente les meilleures photos de presse de l’année 2008. C’est une photo de l’Américain Anthony Suau qui a remporté le premier prix de ce concours né à Amsterdam. Présent également à Prague, le photographe suisse Jean Revillard, qui s’intéresse au thème des migrants, un sujet brûlant d’actualité. Ses photos de la « jungle » à Calais seront sans doute bientôt des témoignages historiques puisque Paris a annoncé son intention de démanteler cette zone de regroupement des sans-papiers. Cette année il a reçu le prix de la Ville de Prague pour un de ses clichés sur les migrants en Grèce. Il décrit cette photo au micro de Radio Prague.
Photo: Jean Revillard « C’est en fait la photo d’un migrant que j’ai prise en novembre
l’an dernier dans un camp à Patras, en Grèce, qui a d’ailleurs été
détruit au mois de juillet. Cette photo est ambiguë parce qu’on voit ce
migrant dans un terrain vague, on ne sait pas s’il crie. Il a un long
manteau, on sent qu’il fait froid, il a les pieds dans une flaque
d’eau. En fait il éclate de rire, mais on ne sait pas si c’est un cri,
un sourire, si c’est de l’ironie, s’il se moque de lui-même... »
... Ou si c’est de la douleur ?
« Ou si c’est de la douleur. C’est en fait ça que j’aime dans la photographie. C’est de ne jamais dire la vérité et de laisser le spectateur interpréter comme il le sent. »
Cette photo s’inscrit dans votre travail déjà réalisé auprès des migrants à Calais...
Photo: Anthony Suau « Exactement. A Calais j’avais éclairé ces cabanes qu’on trouve
dans les ‘jungles’. J’avais joué avec l’ambiguité du rêve des
cabanes de notre enfance et la misère des migrants à Calais pour être
attiré. Je trouvais intéressant de mélanger tout ça. L’ambiguité
attise la curiosité. Aujourd’hui dans la photo de presse il y a un tel
flot d’images brutes qui sont servies comme ça, soit par les journaux,
soit par Internet ou Youtube, qu’il faut faire des images où on
s’arrête. Les images sont faites pour réfléchir et justement il faut
les rendre ambiguës et un peu mystérieuses. »
Vous évoquiez le photojournalisme. Ce flot d’images dont vous parliez provoque peut-être aussi un trop-plein d’images et les problèmes qu’on connaît au photojournalisme aujourd’hui. Je pense en particulier à l’agence Gamma, en redressement judiciaire. Quel est l’avenir du photojournalisme ?
Photo: CTK « Le photojournalisme vit une crise économique difficile, on le voit en
effet avec Gamma. Il y a une double crise : une crise du journalisme, les
photographes de Gamma étaient de vraies journalistes et aujourd’hui on
préfère engager juste des photographes. Et puis il y a un problème avec
le flot d’images qu’on peut utiliser gratuitement partout. Mais pour
moi le photojournalisme est bien vivant, on le voit ici avec cette
exposition, on l’a vu à Perpignan il y a deux semaines. Il est en train
d’intégrer le numérique même s’il a mis du temps et maintenant
Internet, notamment avec les ‘motions’. Ce que les Français appellent
des Productions Audiovisuelles Multimédias, qui sont des diaporamas où on
peut mélanger du son, des interviews. Et du coup, on peut de nouveau
raconter des histoires avec des photographies. Ce n’était plus le cas
dans la presse parce que dans la presse on publie une image. Et pour
publier une ‘story’, c’est très difficile. C’est dur de publier
plus de cinq images parce qu’il n’y a pas assez de place et pas assez
de pages... »
Jean Revillard
C’est intéressant ce que vous dites, car on pourrait avoir
l’impression que Internet et ce flot d’images a en effet un peu tué le
photojournalisme, mais en même temps Internet peut être également
salvateur comme autre moyen que la presse traditionnelle...
« Cela fait 22 ans que je suis photographe. J’ai changé de métier tous les deux ans. J’ai commencé à travailler en noir et blanc, puis j’ai du passer à la couleur, après on m’a demandé de scanner mes images, puis de transmettre moi-même mes images, d’acheter un ordinateur, de passer au numérique. Après je suis passé à la distribution en ligne de mes archives. Aujourd’hui on me demande de faire des ‘motions’. Le photojournalisme s’adapte en fait sans cesse, même si ça reste un métier économiquement difficile. Mais moi j’y crois. Si on ne croit pas à ce métier, ça ne sert à rien de le faire. »







