« Je cherche une femme pour toute la vie et c’est d’une immense gravité »

Depuis plus de vingt ans, l’association Romarin de Grenoble diffuse en France l’œuvre du graveur et poète tchèque Bohuslav Reynek et de sa femme poète Suzanne Renaud, originaire du Dauphiné. Ce couple d’artistes a séjourné à Grenoble dans l’entre-deux-guerres avant de s’installer en Tchécoslovaquie en 1936. Tout en organisant régulièrement des expositions de l’œuvre graphique de Bohuslav Reynek, Romarin a publié de nombreux ouvrages. Parmi eux, l’œuvre poétique complète de Suzanne Renaud et une partie de sa correspondance, ainsi que des monographies sur Reynek et les traductions françaises de ses poèmes. Ce mardi, un nouveau livre publié aux éditions Romarin a été présenté au public grenoblois au cours d’une soirée poétique et théâtrale qui s’est déroulée au Clos des Capucins, à Meylan. Radio Prague y a assisté.

Bohuslav Reynek, 'L'intrigue', photo: RomarinBohuslav Reynek, 'L'intrigue', photo: Romarin « Je cherche une femme pour toute la vie et c’est d’une immense gravité ». Ce sont les mots que, dans une lettre du 1er novembre 1921, Bohuslav Reynek, âgé à l’époque de 29 ans, adresse à Bohumila Pojerová, une jeune fille de 19 ans qui semble lui être destinée.

Le jeune Bohuslav, artiste, poète et traducteur, vit avec ses parents dans le petit village de Petrkov, situé dans les Hauteurs tchéco-moraves. Fils unique, Bohuslav est censé prendre la gestion du vaste domaine agricole qui appartient à sa famille. Les parents Reynek souhaitent marier leur fils à la fille de leurs amis, Bohumila. Le jeune Reynek lui écrira une vingtaine de lettres au cours de l’année 1921.

Parues aux éditions Romarin en édition bilingue sous le titre « Lettres à Bohumila » ( « Dopisy Bohumile » en tchèque) ces lettres inédites ont été traduites en français par Dagmar Halasová, la nièce et filleule de Bohumila, traductrice et écrivaine qui vit à Brno, en Moravie. Pour Dagmar, cette femme « aux yeux bleus, du bleu de bluets » était « l’incarnation de tendresse ». On l’écoute :

Dagmar Halasová, photo: ČTDagmar Halasová, photo: ČT « En 1921, ma tante Bohumila Pojerová était une jeune fille pleine de vie. Plus tard, quand le l’ai connue, elle était la douceur même… Si, dans sa première missive qu’il lui adresse, Reynek l’appelle ‘ma douce et chère, c’était elle… A Brno, elle fréquentait l’institut qui dispensait l’éducation aux futures maîtresses de maison. A Luka, une petite bourgade de Jihlava où la famille Pojer passait les vacances, Bohumila interprétait les premiers rôles des pièces mises en scène par son frère aîné et jouées par des comédiens amateurs. Elle fréquentait aussi les cours de français à l’Alliance française, tout en s’occupant du ménage de ses parents et de ses deux frères. Son frère aîné allait devenir éditeur et fondateur de la maison d’édition Atlantis. Son frère cadet, mon père, est devenu médecin cardiologue. Bohuslav Reynek était son ami et plus tard, mon père est devenu aussi un ami très proche de Suzanne Renaud. Au début des années 1920, les deux familles, qui se connaissaient, ont décidé de marier Bohuslav et Bohumila. Je crois que les Reynek voulaient marier leur fils poète pour le faire descendre des nuages… »

Annick Auzimour, photo: Frédéric VironeAnnick Auzimour, photo: Frédéric Virone Pour Dagmar Halasová, les brèves missives que Bohuslav Reynek a adressées à Bohumila, dans lesquelles le personnage de sa tante apparaît en reflet, témoignent surtout d’une « amitié pleine de retenue », rare à notre époque. D’une amitié qui ne s’est pas conclue par le mariage, comme il avait été prévu. Pour Annick Auzimour, présidente de l’association Romarin et éditrice des « Lettres à Bohumila », celles-ci donnent notamment un éclairage sur la personnalité de Bohuslav Reynek. Cet artiste qui a accompli dans sa maison de Petrkov, loin du bruit du monde, une œuvre graphique et poétique immense admirée dans son pays natal comme en France. Annick Auzimour:

« Ces lettres m’ont surtout touchée, parce que j’ai véritablement reconnu Bohuslav Reynek dans tout ce qui fait l’essence même de son caractère, de son principe de vie. Je l’ai reconnu dans sa simplicité, sa sincérité, sa loyauté. Je n’aime pas beaucoup entrer dans l’intimité des correspondances. Mais dans ce cas, j’ai vu dans l’homme de la fin de sa vie exactement ce que j’ai découvert dans sa jeunesse. Aussi, je me suis rendu compte à quel point Reynek refusait le monde dans sa superficialité, dans le souci des apparences, dans les vanités humaines. J’ai été surprise que cela pouvait aller jusqu’à dire non à une jeune fille, peut-être malgré ses sentiments, lorsqu’il a senti un doute sur cette relation et qu’il ne s’agissait pas, justement, d’une ‘femme pour la vie’. Et comme il dit : ‘C’est d’une immense gravité…’ »

La femme de sa vie, Bohuslav Reynek l’a trouvée en 1923 à Grenoble, en la personne de Suzanne Renaud. C’est à elle qu’a été consacrée la deuxième partie de la soirée littéraire intitulée « Poétiquement elles : de Bohumila à Suzanne Renaud. », organisée au Clos des Capucins, à Meylan, près de Grenoble. Un spectacle où Marie-Odile Tourmen incarne le personnage de Suzanne Renaud et sert avec passion sa poésie au rythme de l’anaphore « J’aime cette femme ».

La rencontre avec Marie-Odile Tourmen fera l'objet d'une prochaine émission.