Faits et événements Disparition d'Anna Fárová, inlassable promotrice de la photographie
Samedi 27 février, l’historienne de la photographie Anna Fárová est décédée à l’âge de 81 ans. Avec elle s’éteint l’une des mémoires de la photographie mondiale du XXe siècle. Hommage et retour sur la vie d’Anna Fárová.
Anna Fárová, photo: CTK
Il existe des moments-clés dans une vie qui font tout basculer. Pour Anna
Fárová, ce tournant, c’est 1956, lorsqu’elle rencontre le photographe
français Henri Cartier-Bresson après avoir vu une de ses photos.
Anna Fárová fait partie des personnes qui ont donné leurs lettres de
noblesse à la photo. Elle est la première à envisager l’oeuvre de
Cartier-Bresson au même titre que celle d’un peintre ou d’un sculpteur
en publiant dès 1958 la première monographie qui saisit tout le travail
de l’artiste. En 2006, voilà ce qu’elle confiait à Magdalena
Hrozínková sur la réaction de Cartier-Bresson :
Henri Cartier-Bresson et Anna Fárová, photo: Jindřich Štreit
« Il était fasciné par cette nouvelle formule. On oublie qu'à ce
moment-là, il était déjà célèbre, connu. Il avait publié des livres
énormes, superbement imprimés. Mais jamais une monographie. C'était mon
objectif - montrer l'évolution des photographes à travers des
monographies jusqu'ici réservées aux peintres, sculpteurs, architectes...
Décrire toutes les étapes de leur création, du début jusqu'à la
maturité. Dans une monographie, toute la carrière de l'artiste est
documentée, on y mentionne ses expositions, ses livres. Avant, on pensait
que les photographes n'avaient aucune évolution, qu'ils étaient capables
de traiter à chaque fois un seul sujet, qu'ils n'étaient pas dignes
d'avoir des monographies. Donc au niveau de la photographie, cette formule
était tout à fait nouvelle et inconnue, partout dans le monde. »
Anna Fárová est née Annette Šafránek en 1928 à Paris, d’une mère
française et d’un père tchèque. Chez elle, se croisent des grands noms
du monde culturel tchécoslovaque en France : les peintres Josef Šíma,
Jan Zrzavý, le compositeur Bohuslav Martinů. Un bouillon de culture qui
la mène à faire des études d’art à Prague. Mais c’est la
photographie qui représente littéralement le déclic d’une vie. Pour
elle, la photographie a quelque chose de métaphysique, de magique et elle
s’emploiera toute sa vie durant à promouvoir les artistes qu’elle
aime.
Elle fait connaître en Tchécoslovaquie les photographes de
l’agence Magnum et s’attache à faire découvrir les grands
photographes tchèques que sont Josef Sudek et František Drtikol.
Anna Fárová avec Josef Sudek, 1976, photo: Ivan DoležalDevenue
conservatrice au Musée des Arts et Métiers où elle enrichit la
collection photographique, elle est licenciée suite à sa signature de la
Charte 77, manifeste des intellectuels tchécoslovaques sous la
normalisation. Car Anna Fárová est aussi une femme d’engagement :
« J'avais, bien sûr, des amis chartistes, mais ce n'était pas la raison
principale. Ce document ne parlait que des droits de l'homme que la
Tchécoslovaquie s'était engagée à respecter. Mais elle n'observait
absolument pas ces règles. Il m'a semblé évident que tout ceux qui
liraient ce papier allaient le signer ! Je ne voulais pas me lancer dans
une carrière politique. Je réclamais juste un comportement normal et
correct de la part de l'Etat.
Anna Fárová, photo: Kristin JacobsonA l'époque, j'étais aussi prof à l'école
de cinéma, la FAMU, et j'ai bien vu comment on traitait les étudiants,
qui est accepté au concours d'entrée, qui est refusé... J'ai vu de mes
propres yeux ce que c'est que la politique des cadres. Il y avait beaucoup
d'injustice dans tout cela. Comme je n'étais pas d'accord, il m'a semblé
normal de signer la Charte. On m'a souvent demandé si j'avais pensé à
mes enfants... Mais oui, justement, j'ai pensé à eux et c'est pourquoi
j'ai signé. »
La révolution de velours sera comme pour beaucoup d’autres
intellectuels synonyme de retour à la normale après encore une décennie
de travail semi-clandestin. Elle a continué à organiser des expositions,
écrire des livres, promouvoir les photographes qu’elle aime, parmi
lesquels le photographe Josef Koudelka dont elle avait envoyé les photos
de l’invasion tchécoslovaque à l’agence Magnum. En 2009, elle a
publié un livre intitulé Deux visages chez Torst, dernier témoignage
d’Anna Fárová sur une vie riche de rencontres et de recherches.








