Faits et événements Bertrand Bonello : « La maison close, un lieu de cinéma »
L’Apollonide, souvenir de la maison close est sorti en salles le 1er décembre dernier après son avant-première au Festival du Film Français. Son réalisateur, Bertrand Bonello était à Prague.
Bertrand Bonello, photo: Festival du Film Français « La première chose, c’est que j’avais envie de faire quelque chose
avec un groupe de jeunes femmes, que je n’avais pas envie d’inscrire
dans des problématiques contemporaines comme les petits copains et les
petits boulots. J’ai eu l’intuition que la maison close pouvait
m’offrir tout ce que je cherchais. J’ai commencé à faire des
recherches, tout en écrivant le scénario en même temps. Plus
j’avançais dans mes recherches, plus je me suis attaché à cette vie
quotidienne, à cette institution, à ces femmes. Plus j’avançais, plus
je réalisais que mon intuition était juste, qu’il s’agissait d’un
lieu de cinéma pour le cinéma. »
Quand vous dites avoir fait des recherches, comment avez-vous procédé pour le côté historique ? Quand on voit le film, il y a tout cet aspect du quotidien qui y est décrit, toutes ces choses qu’elles doivent faire, auxquelles on ne penserait pas… La toilette par exemple, qui est évidemment différente de celle du commun des mortels…
'L'Apollonide, souvenir de la maison close' « Ce qui m’intéressait le plus, c’était les détails. Cela fait
toujours peur quand on se lance dans une reconstitution. Je me suis dit que
la manière de m’en sortir serait de m’attacher aux détails. Je suis
tombé sur quelques bouquins de journalistes qui m’ont aidé. On sait par
exemple ce que les femmes faisaient entre huit heures le soir et
trois-quatre heures du matin, car il y a des témoignages masculins, des
peintres, des écrivains qui étaient là, qui y passaient du temps avant
de rentrer chez eux, peignaient leurs livres. La maison close fait presque
partie de notre inconscient collectif… Mais ce qui se passe entre trois
heures du matin et vingt heures, quand ces femmes sont seules, on le sait
moins : je me suis vraiment attaché à savoir à quelle heure elles se
lèvent, comment elles se coiffent, comment elles se parlent etc.
L’ennui, l’attente. Il faut savoir que ces femmes n’avaient pas le
droit de sortir, la prostitution était autorisée à l’intérieur de ces
maisons, dehors c’était du racolage. Ce lieu hallucinant de beauté
devient aussi une prison. J’avais envie de traiter ce côté prison,
attente… Il y a une séquence dans le film où un médecin vient : ça,
c’est historique, une fois par mois le médecin venait pour voir si elles
étaient malades ou enceintes. Tout cela, c’est ce que j’appelle la
chronique… Je me suis donc procuré des livres, mais aussi j’ai
consulté des archives de police, des lettres, des journaux intimes. »
1900, c’est le tournant du siècle. On associe cette date à beaucoup d’idées, au « mal de fin de siècle ». 1900, c’est aussi la fin d’un monde, on se rapproche de la première guerre mondiale, même si les personnes ne le savent encore… C’est ce qui vous intéressait, de décrire la fin d’une certaine forme de civilisation…
'L'Apollonide, souvenir de la maison close' « Le déclin, la fin… oui, la fin des choses, c’est toujours quelque
chose qui m’a touché. 1900, on le voit à Paris, c’est l’arrivée de
l’électricité, du téléphone, du métro… Il y a une forme de
modernité qui se met en place. La fin du XIXe siècle vit dans l’idée
que le prochain siècle sera formidable, sans guerres et sans maladies.
L’histoire montrera que ce sera le siècle le plus sauvage de
l’humanité. Il y a quand même une forme de crépuscule à ce
moment-là. Vous parliez de la première guerre mondiale : on ne la voit
pas encore arriver, mais on peut la sentir. J’ai beaucoup hésité sur la
date, puisqu’historiquement, les maisons closes ferment en 1946.
J’avais pensé situer le film en 1946, traiter la fermeture des maisons
closes… mais l’après-guerre ne m’intéressait pas et je voulais me
concentrer sur une maison en particulier. J’ai donc choisi 1900 pour
toutes ce raisons. En 1905-1906, le statut des maisons avait changé, on
pouvait pressentir une Europe en train de bouger. 1900 me semblait plus
intéressant, et esthétiquement plus fort. »
Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans Cultures sans frontières ce samedi.








