Ai Weiwei expose à Prague la sculpture d’un canot pneumatique avec des centaines de réfugiés

Pendant longtemps, la Galerie nationale de Prague passait pour une institution figée, poussiéreuse et négligeant les grands noms de la scène artistique contemporaine. Mais les choses changent et la programmation de ce printemps en est l’illustration. Elle met à l’honneur le dissident chinois Ai Weiwei, considéré comme un des artistes les plus turbulents et les plus inquiétants au monde, et Magdalena Jetelová, artiste plasticienne tchèque installée en Allemagne, mondialement connue pour ses sculptures et installations.

'La Loi du voyage', photo: ČTK'La Loi du voyage', photo: ČTK La Galerie nationale n’a pas concocté, pour ce printemps, un seul événement phare, mais plutôt plusieurs expositions et installations qui coexistent sous son toit et qui ont un trait commun : elles interrogent sur le monde actuel. Car l’ambition du directeur de la Galerie nationale et historien de l’art Jiří Fajt, lui-même partagé entre Prague et Berlin, est de transformer cette institution en un laboratoire ou un atelier mis à la disposition des plasticiens, un véritable lieu de dialogue et de création, un peu, sans doute, à l’image du centre DOX et d’autres galeries privées de la capitale qui réussissent à nouer les liens entre art et société contemporaine. Jiří Fajt :

« Le programme que nous proposons au public pendant les six premiers mois de l’année porte un message clair : la Galerie nationale ne veut pas être un musée avec de jolis tableaux accrochés aux murs. Nous voulons devenir une plate-forme où seront discutés les grands thèmes de société. Notre ambition est d’initier un débat qui fait cruellement défaut en République tchèque, un débat sur la tolérance et le respect envers les opinions d’autrui, un débat sur le dialogue, un débat qui stimulerait la créativité, souvent laissée de côté dans notre univers mondialisé. »

'La Loi du voyage', photo: La Galerie nationale de Prague'La Loi du voyage', photo: La Galerie nationale de Prague'Laundromat', photo: La Galerie nationale de Prague'Snake Ceiling', photo: La Galerie nationale de Prague

Ai Weiwei, photo: © Ai WeiWei Studio / La Galerie nationale de PragueAi Weiwei, photo: © Ai WeiWei Studio / La Galerie nationale de Prague Pour lancer un tel débat, la Galerie nationale ne pouvait pas faire mieux que d’inviter le dissident chinois Ai Weiwei. Persécuté et emprisonné par le régime de Pékin, l'artiste provocateur vit aujourd’hui à Berlin. Pour Le Palais des Foires (Veletržní palác) que la Galerie nationale utilise pour ses collections d’art contemporain, Ai Weiwei a créé une installation monumentale sous la forme d’un canot de sauvetage mesurant 70 mètres de long et transportant à son bord presque 300 réfugiés, représentés par des sculptures surdimensionnées. Cette œuvre, la plus grande que l’artiste ait jamais réalisée, est déjà sollicitée par plusieurs galeries européennes et américaines. Interrogé par les journalistes, Ai Weiwei explique que le caoutchouc utilisé pour son installation provient de Chine et qu’il reflète aussi la situation des réfugiés :

« Pour ce faire, nous avons travaillé avec une usine. La meilleure usine pour les bateaux. Nous leur avons demandé où vendaient-ils leurs bateaux– car soudainement, ils se sont mis à en vendre tellement – et ils ont répondu que c’était en Turquie. Il y a des centaines de milliers de bateaux qui arrivent de la Chine. Donc nous avons demandé à la même entreprise de faire ce travail. »

Cela fait deux ans que l’artiste chinois se consacre au thème des migrations. Après avoir visité plusieurs dizaines de camps de réfugiés au Mexique, en Afghanistan, en Irak ou en France, Ai Weiwei a même réalisé un film inspiré de cette expérience. Il se refuse à parler d’une crise des réfugiés, mais plutôt d’une crise de l’humanité.

« Si nous voyons quelqu’un qui a été victime de la guerre ou qui cherche désespérément à trouver un endroit paisible, si nous n’acceptons pas ces gens, le réel défi et la vraie crise ne concernent pas les gens qui souffrent, mais plutôt les personnes qui refusent de reconnaître cette situation, ou font comme si cela n’existait pas. C’est à la fois une tragédie et un crime. Je pense que ce sont des personnes immorales qui sont suffisamment chanceuses pour ne pas devoir aider les autres. »

'Laundromat', photo: La Galerie nationale'Laundromat', photo: La Galerie nationale Intitulée « La Loi du voyage », l’installation d’Ai Weiwei est exposée au Palais des Foires à Prague jusqu’au 7 janvier prochain. Parallèlement, la Galerie nationale expose plusieurs autres œuvres du plasticien chinois en rapport avec la crise des réfugiés, dont des photographies, vidéos ou objets personnels des enfants migrants.

La Galerie nationale expose également une autre installation hors du commun, une installation qui rappelle une surface d’eau en mouvement et qui a été créée par la plasticienne tchèque de renommée mondiale Magdalena Jetelová. Elle expérimente la sculpture, aussi bien que le land art, cette tendance de l'art contemporain qui utilise le cadre et les matériaux de la nature, comme le bois, la terre, la roche, le sable ou l’eau.

Enfin, la Galerie nationale entame une collaboration avec un centre d’art contemporain de Vienne (Thyssen-Bornemisza Art Contemporary). Celui-ci présente au Palais des Foires des lampes créées par des réfugiés lors d’un atelier dirigé par le célèbre plasticien danois Olafur Eliasson.