A Prague, un pont entre deux mondes

« Un pont entre deux mondes » est le titre d’un documentaire dont le réalisateur canadien Pascal Gélinas est l’auteur. Etre un pont entre les mondes et les différents continents de la planète, c’est aussi un peu l’ambition de l’Ekotopfilm, festival du film de l’environnement qui s’est achevé à Prague mercredi. L’espace de cinq jours, quatre-vingt-un films de vingt-trois pays ont été proposés, gratuitement, au public tchèque. Parmi eux donc, « Un pont entre deux mondes », un documentaire écrit, tourné, réalisé et produit par Pascal Gélinas. Le réalisateur québécois est venu spécialement à Prague pour présenter son travail. A travers l’exemple de paysans indonésiens, musulmans et catholiques, qui transforment leur environnement grâce à l’aide que leur offrent des familles d’Europe et d’Amérique, le film montre comment il est possible de vaincre la pauvreté. Comment ? C’est ce que Pascal Gélinas a révélé au micro de Radio Prague :

 « Ekotopfilm est un très vieux festival (c’était la 43e édition cette année, ndlr) de films sur le développement durable et l’environnement. Mon film ‘Un pont entre deux mondes’ y a donc été sélectionné. Comme le dit bien le titre, il s’agit de deux mondes : le monde de l’homme blanc et le monde des familles paysannes d’Indonésie qui sont très pauvres. Ces familles vivent sur l’île de Florès, dont la particularité est qu’il y a une majorité de catholiques, et ce dans le plus grand pays musulman du monde. Il y a donc déjà cette synergie qui est fascinante avec d’un côté deux religions qui s’unissent pour travailler ensemble, et de l’autre deux hémisphères qui s’entraident et se donnent une solidarité de telle sorte que ces familles indonésiennes de paysans, grâce aux prêts de familles d’Occident, sortent de la pauvreté. »

« Et l’histoire va plus loin encore puisque ces familles vont même jusqu’à transformer leur environnement. Non seulement elles réorganisent leurs communautés, rebâtissent leurs écoles et leurs maisons, mais elles s’engagent également dans un programme de recyclage des déchets qui va les amener dans un projet de foresterie. »

Quel est le point de départ de ce projet de développement en Indonésie ?

Indonésie, photo: (WT-shared) Burmesedays, Wikimedia CC BY-SA 3.0Indonésie, photo: (WT-shared) Burmesedays, Wikimedia CC BY-SA 3.0 « On peut en savoir plus sur le site www.partenairededeveloppement.org. Le principe de base de ce partenariat est le prêt d’honneur, c’est-à-dire un prêt qui sera remboursé par la famille indonésienne sur sept ans sans intérêts. Cela signifie que, même si un contrat est signé, la famille s’engage, à travers son honneur, à rembourser l’argent. Il ne s’agit donc pas d’un programme de charité. C’est une forme de microcrédit dont on pourrait dire qu’ils sont un peu plus substantiels. L’idée est que sortir de la pauvreté soit possible. Concrètement, il s’agit de l’achat d’un hectare de terre pour y cultiver du gingembre et du café. Le prêt d’honneur est donc la clef du principe. »

Si le documentariste canadien que vous êtes s’est intéressé à ce projet d’entraide et de solidarité, c’est parce que, derrière, se trouve un de vos amis du Québec…

« Cet homme s’appelles Gilles Raymond et c’est effectivement un ami de trente ans. Je l’ai connu au Québec quand Gilles s’est beaucoup impliqué dans un mouvement de lutte qui consistait à empêcher la fermeture de villages en Gaspésie. A l’époque, le gouvernement canadien avait décidé assez sauvagement de supprimer une vingtaine de villages pour des raisons financières et limiter certains frais. Gilles a mené une lutte assez exemplaire avec les habitants qui a permis de sauver trois quarts de ces villages. Puis, après vingt ans de lutte, Gilles a décidé de porter ses efforts en Indonésie, où il est donc parti vivre en 2000. »

 « En 2004, j’ai tourné un premier film ‘Le porteur d’eau’ (qu’il est possible de voir gratuitement sur le site de l’Office national du film du Canada : https://www.onf.ca/film/porteur_d_eau_le) qui a circulé et a permis de mieux faire connaître le mouvement. Et dix ans plus tard, et c’est ce qui est intéressant dans ‘Un pont entre deux mondes’, non seulement les gens ont accès à l’eau potable, mais l’union des catholiques et des musulmans que l’on voyait déjà dans le premier film, va aujourd’hui beaucoup plus loin. Grâce aux prêts d’honneur, les gens sortent ensemble de la pauvreté. Beaucoup des prêteurs vivent au Québec, mais on en trouve aussi en France, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne ou en Australie. »

« Actuellement, environ 150 familles sont dans ce processus de sortir de la pauvreté. Evidemment, il ne s’agit pas d’une révolution dans tout le pays, mais c’est un exemple qui, si je peux me permettre l’expression, fait boule de neige dans un pays tropical. C’est là le principe : créer un exemple pour encourager et stimuler les autres à faire la même chose. »

A Prague, la projection de votre film a été suivie d’un débat. Quelles ont été les réactions et les questions du public tchèque ?

« Je pense que cette idée de prêt d’honneur a fasciné les gens. Certains ont demandé si en s’enrichissant, ces gens ne risquaient pas de ‘pourrir’. Mais c’est peut-être un faux débat parce qu’être pauvre est très dur, et quand on peut sortir de cette pauvreté, c’est formidable. Et puis il y a là-bas chez ces gens une telle solidarité que l’on n’assistera peut-être pas aux mêmes dérives individualistes que chez nous. »

« Les gens m’ont aussi demandé si, de la même manière que j’apportais moi un certain souffle au mouvement avec mes films, l’inverse s’est également passé. Et là, je dois dire que ce que j’ai appris de plus fascinant est le lien avec les ancêtres. Ce culte des ancêtres est courant en Indonésie mais pas seulement. Cela m’a beaucoup fait réfléchir depuis ‘Le porteur d’eau’ en 2004 et je me suis rendu compte que les trois quarts de l’humanité s’adressent à leurs ancêtres et leur demandent fréquemment leur aide. Or, nous avons tous des ancêtres, des gens que l’on a aimés et qui sont décédés. J’en ai donc fait un peu l’expérience. En tournant deux films seul et sans salaire, je me suis aperçu que l’aide des ancêtres est parfois bien utile (il rit)… En tous les cas, c’est une piste intéressante et une réalité que j’ai découverte et qui m’a fasciné, car nous sommes des Blancs un peu trop rationnels, ce qui fait que nous hésitons parfois à considérer cette dimension-là. »

Quels sont les autres films qui vous ont plus particulièrement marqué lors de cet Ekotopfilm à Prague ?

« J’aurais aimé voir tous les films, malheureusement cela n’a pas toujours été possible. Mais j’en ai quand même vu de très beaux, dont un, qui compte d’ailleurs parmi les lauréats, sur le parc de Yellowstone aux Etats-Unis tourné sur plusieurs années (« Yellowstone », film allemand d’Oliver Goetzl, ndlr). Mais plus généralement, ce qui est admirable avec Ekotopfilm, c’est que ses organisateurs travaillent beaucoup avec les enfants tchèques, comme ils le font aussi en Slovaquie. C’est donc un festival qui, bien sûr, s’adresse aux adultes, mais aussi d’abord aux enfants. Ils ont des ateliers, des films pour les enfants, des programmes de recyclage de cellulaires, etc. Ils interviennent en somme sur l’ADN des jeunes, et c’est peut-être ça qui nous sauvera avec le temps. »

Les jeunes et les ancêtres…

« Oui ! C’est très juste ! »

Et avez-vous pu découvrir des documentaires tchèques ?

« Oui, et il y en a de très bons ! On voit tout de suite la qualité. Il y a une qualité cinématographique et un sens du récit qui apparaissent très clairement. Je trouve d’ailleurs admirable que les organisateurs arrivent à doubler en tchèque à peu près tous les films. Vous avez une personne très talentueuse qui refait toutes les voix, qu’il s’agisse du commentaire ou des gens qui témoignent. Le public tchèque peut ainsi suivre les films étrangers dans sa propre langue. C’est formidable, non ? »

Bande-annonce de « Un pont entre deux mondes » :