Économie/Commerce Le jeu vidéo Mafia, un succès tchèque
Le jeu vidéo Mafia, sorti en 2002, vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, est une vraie « success story ». Le jeu a été développé à l’époque par un petit studio d’informatique, qui s’est depuis agrandi. Il s’agit aujourd’hui aujourd’hui de la société 2KCzech, dirigée par un Français, Stéphane Dupas.
Stéphane Dupas, photo: jeuxvideo.com « Notre studio de développement a été créé en 1996 par des Tchèques
qui avaient envie de se lancer dans l’industrie du jeu vidéo et de
démontrer la créativité du pays. C’est à cette époque qu’ils ont
décidé de faire ce jeu, Mafia I, qui a effectivement été un succès
partout dans le monde, y compris aux Etats-Unis, où ont été vendus des
millions d’exemplaires. Suite à ce succès, ils ont pu faire d’autres
jeux, jusqu’à aujourd’hui où nous sommes un des plus grands studios
en Europe avec 200 employés. Nous continuons à développer le concept
Maffia avec les créateurs originaux du jeu. On appartient aujourd’hui
à
un grand groupe américain qui est numéro 4 dans le monde de l’édition
vidéo. »
J’étais surprise que le président de cette société soit français. Comment en êtes-vous arrivé à être président de 2KCzech dans ce pays ?
Photo: 2KCzech « Ce qui est important de garder en mémoire, c’est que bien
qu’aujourd’hui ce soit un Français qui soit président du studio, ce
sont bien des Tchèques qui sont à l’origine du design, du graphisme,
de
l’aspect cinématographique, de l’histoire du jeu. Il se trouve que
quand en 2008, le studio a attiré l’attention de la société
américaine, je travaillais pour cette société, dans un autre pays, à
mener d’autres projets. Quand ils m’ont proposé de rejoindre la
République tchèque, de pouvoir participer à Mafia, de pouvoir faire
grandir ce studio, on a souhaité, avec quelques-uns de mes collègues,
venir tenter l’expérience ici. Ce qu’on essaie de leur apporter,
c’est notre expérience de 15 ans du jeu, d’organisation, de méthode,
et d’essayer de combiner notre expérience et leur créativité, pour
faire de nos projets les jeux les plus intéressants du monde. »
Les compétences des développeurs de jeux vidéo français sont connues dans le monde entier. Les Tchèques n’ont pas forcément la même réputation mais ils ont pourtant réussi à avoir cet énorme succès, avec Mafia. Dans le monde du jeu vidéo, savait-on que des jeunes gens travaillaient sur ce projet et leurs compétences étaient-elles connues ?
« Je dois reconnaître que l’équipe avec laquelle j’ai la chance de
travailler est un peu une exception en Europe centrale. L’Europe
centrale
est plutôt connue pour sa sous-traitance dans l’industrie du jeu
vidéo.
Il y a des ingénieurs de talent, il y a des graphistes de talent, mais en
général, il y a très peu d’équipes qui ont eu la chance ou le talent
de pouvoir faire leur propre titre. Si on regarde l’industrie du jeu en
Europe centrale et en Europe de l’Est globalement, on est vraiment le
seul studio qui aujourd’hui est en mesure de faire des produits qui
vendent des millions d’exemplaires aux Etats-Unis par exemple. Ce
n’est
pas quelque chose que l’on peut retrouver en France où on a Ubisoft et
une densité de studios assez grande. Ici, c’est beaucoup de
sous-traitance. »
Qu’est-ce qui a fait le succès du jeu Mafia ?
« Ce qui a fait le succès de Mafia, c’est vraiment une approche
fraîche par rapport au marché de quelque chose qui combine des
éléments
interactifs très ambitieux, puisqu’on a une ville ouverte, énorme,
dans
laquelle on peut conduire, marcher, interagir avec des piétons, vivre une
vie quasiment quotidienne, et en même temps un contenu
cinématographique,
avec un héros qui a une histoire, à qui il arrive des choses qui sont
intéressantes, qui va interagir avec des personnages qui sont hauts en
couleurs, qui vont le surprendre, qui vont parfois le trahir. C’est la
combinaison de ce que l’interactivité peut amener ce qu’il y a de
mieux avec un contenu vraiment distrayant, hollywoodien, qui fait le
succès de la franchise, avec une thématique de gangsters qui est, comme
on l’imagine, assez propice à de l’action. »
Le fait d’avoir été racheté par cette grande société internationale ne risque-t-il pas d’étouffer cette créativité ?
« Oui, il y a le risque d’étouffer cette créativité et on passe
énormément de temps à faire en sorte que cela n’arrive pas.
Contrairement à d’autres industries qui sont autour de l’informatique
ou autres, il y a beaucoup de sociétés qui viennent en République
tchèque pour faite de la sous-traitance, pour déléguer une partie de
leurs activités pour des raisons salariales, pour des raisons de
proximité, de transport etc. Nous ne sommes pas du tout dans cette
logique. En tant qu’éditeur, ce qui a intéressé les Américains,
c’est le talent des gens aujourd’hui, c’est de leur donner plus de
moyens pour s’exprimer encore mieux sur ce qu’ils avaient envie de
faire. Le propos, c’est plutôt de grandir le studio, d’aller au-delà
de 200 personnes, de leur donner plus de projets et plus de possibilités
de s’exprimer. Le risque est là, mais l’intention est vraiment à
l’opposé. »
Ce talent des jeunes développeurs, graphistes etc. est-il encouragé en République tchèque ? Y a-t-il des bonnes écoles pour le secteur informatique ?
Photo: 2KCzech « En République tchèque, il y a une culture graphique qui est assez
intéressante. On trouve par exemple des écoles qui forment les gens aux
métiers de l’animation. Encore une fois, c’est parce qu’il y a
beaucoup de sous-traitance, mais aussi il y a une tradition, je pense,
dans
cette partie de l’Europe, de faire des films visuels, des contes de
fées
etc. Donc au niveau visuel, on trouve énormément de gens qui ont
énormément de talents, et qui sont au même niveau que n’importe qui
d’autre dans le monde. Au niveau informatique, c’est un peu plus
difficile. On n’a pas, si on compare au système français, des écoles
d’ingénieurs informatiques où on peut identifier une formation à ces
compétences. Ici, c’est l’université et il n’est pas toujours
évident d’identifier les gens. On trouve beaucoup de gens qui ont du
potentiel, mais il est vrai que notre travail de recrutement est beaucoup
plus précis, beaucoup plus long. Les tests et l’identification des gens
sont plus compliqués que ce qu’on a pu connaître dans d’autres pays. »
Aujourd’hui, vous êtes aussi une vraie équipe internationale…
« Aujourd’hui, nous sommes bien une équipe internationale. Sur les deux cents personnes, on a plus de 80% de gens qui sont tchèques, avec des gens qui sont avec nous depuis longtemps et beaucoup de turn-over. On embauche deux personnes par mois donc on essaie de donner leur chance aux jeunes Tchèques. Les 20% représentent une dizaine de nationalités, qui viennent aussi bien du côté est de l’Europe que de l’Ouest. On est environ une quinzaine de Français dans le studio. »
Comment cela se passe-t-il pour organiser, manager, une équipe multinationale ?
« La difficulté, en République tchèque, c’est vraiment la barrière
de la langue. Pour nous, d’apprendre le tchèque, comme pour eux
d’apprendre le français, c’est quelque chose qui serait vraiment
très
délicat. Là où on a beaucoup de soucis, c’est que comme ils sont à
l’origine des jeux, on a beaucoup de débats sur la direction
artistique,
sur le design, sur l’histoire, sur les orientations créatives que
l’on
doit avoir. Il est vrai qu’arriver à échanger de manière
constructive,
à bien se comprendre, être bien certain de ce que l’on fait, c’est
difficile. Mais l’aspect international, ça aide. Je pense que les
Tchèques ont d’excellentes intuitions mais ils n’ont pas forcément
une connaissance des goûts et des envies des gens de l’Ouest – sans
que ce soit péjoratif – soit de la France, de l’Allemagne, de
l’Angleterre, des Etats-Unis, là où le marché du jeu vidéo est, où
sont nos consommateurs. Donc l’apport des gens qui viennent de ces pays,
qui peuvent leur expliquer que les jeux doivent êtres faciles et beaux,
cela crée une dynamique qui est plutôt positive. »
La République tchèque est sans doute un minuscule marché de jeux vidéo dans le monde mais est-il en développement ? Quelles sont ses caractéristiques ?
« Le marché tchèque est vraiment un tout petit marché, c’est
certain. Ses caractéristiques principales, c’est d’être beaucoup un
marché PC et pas tellement un marché console, parce qu’aujourd’hui,
il y a quand même un ticket d’entrée pour les consoles qui est assez
élevé. Vous prenez une console, plus l’abonnement en ligne, plus un
jeu, ça peut monter rapidement jusqu’à 500 euros. C’est, je pense,
quelque chose qui n’est pas adapté au pouvoir d’achat moyen en
République tchèque. Par contre, un PC, c’est quelque chose qu’on a
pour Internet, on trouve des jeux qui sont à des prix très raisonnables.
Donc le marché tchèque, la culture jeux tchèque, elle est sur PC, par
forcément sur les dernières sorties, mais sur des très bons jeux d’il
y a six mois, un an, qui sont vendus à des prix très raisonnables. »
Maffia I a commencé à être créé il y a plus d’une dizaine d’années. Fabriquer un jeu vidéo est toujours un long processus. Vous venez de sortir le deuxième épisode de Mafia. En attendez-vous le même succès, et comment se présentent les ventes après quelques semaines de sortie du jeu ?
« Depuis que Maffia II est sorti il y a quelque temps, on a une bonne
idée du succès. Je suis content d’annoncer que le succès de Maffia II
est vraiment dans la lignée de Mafia I. On a réussi à faire cette
transition qui n’était pas facile. Il y a dix ans, sur PC, le marché
avait certaines attentes, en terme de difficultés, de contenu, de type de
jeux. Pour nous, ce qui était important, c’était de rester fidèle au
premier, tout en apportant un design et une conception qui soit adapté
aux
attentes des gens aujourd’hui. Et si je regarde les chiffres de vente,
j’ai l’impression que les gens ont trouvé ce qu’ils cherchaient
dans
le jeu. On est vraiment dans cette ligne, et que ce soit l’équipe de
développement, elle est fière de son travail. Personnellement, en tant
que président de la société, j’en suis aussi content, et je pense que
mes actionnaires américains ont aussi l’impression que quand ils ont
décidé il y a quelques années d’investir en République tchèque,
c’était vraiment une bonne idée. Et aujourd’hui, on a envie de
continuer sur cette dynamique. »






