Économie/Commerce Etre traducteur freelance en République tchèque
Benoît Meunier est installé à Prague depuis un peu plus de trois ans, même s’il travaille par intermittence avec la République tchèque depuis environ huit ans. Bohémiste de formation, il traduit, interprète et enseigne le français. Il est détenteur d’un ‘živnostenský list’, une licence professionnelle délivrée par les autorités tchèques qui lui confère le statut d’indépendant. Benoît Meunier explique comment il travaille avec ses multiples activités, à commencer par la traduction littéraire.
« Le problème pour le traduction littéraire, c’est vraiment de
démarcher. Démarcher les éditeurs, cela suppose d’aller les voir, de
leur fournir un dossier qui est généralement très complet, avec une
partie de la traduction. C’est un travail qui n’est pas payé et que
j’ai fait pendant plusieurs années, sans rien toucher derrière. J’ai
proposé plusieurs auteurs contemporains, comme Jan Balabán, qui est
très
connu ici, qui a été primé. Mais j’avoue que j’ai abandonné, parce
que je ne peux pas me permettre de faire le travail d’un agent. Et
c’est là qu’on arrive à l’idée d’agent. L’agent littéraire,
par exemple Edgar De Bruin, qui est très connu et qui a eu un article
dans
Reflex il y a environ un an, représente des auteurs contemporains auprès
des éditeurs français, hollandais ou allemand etc. Donc le travail de
l’agent, qui est général est aussi traducteur, mais il arrive à se
payer avec ce métier-là, essaie de vendre aux éditeurs des auteurs, de
leur dire que tel livre est excellent, qu’il mérite d’être traduit
ou
publié. En général il faut montrer que ça a été publié dans
d’autres pays, traduit dans d’autres langues, que ça s’est vendu.
Souvent, la question qui se pose aussi est celle des subventions. Les
éditeurs français marchent souvent avec les subventions. Par exemple, le
livre de Karel Čapek que je viens de traduire n’aurait pas pu être
traduit si le ministère tchèque de la Culture n’avait financé la
traduction.
Donc financièrement, le traducteur littéraire peut être très bien payé si l’éditeur fait bien son travail. Il s’avère que les traducteurs français en général sont assez bien payés ; ils sont payés entre 20 et 25 euros le feuillet ce qui est tout à fait correct. On a le temps de passer tout son temps, de chercher vraiment un mot, une expression, même trois heures s’il faut. Les traducteurs tchèques que je connais un peu par l’Union des traducteurs tchèques ont eux beaucoup de problèmes. Avec les éditeurs tchèques par contre, malheureusement, et je renvoie à des articles qui ont été publiés dans Respekt ou A2, les traducteurs sont très mal payés. Je me porte bien par rapport à eux parce que je suis payé par les éditeurs français. »
Pour parler de traduction plus commerciale ou spécialisée, vous travaillez en ‘freelance’, en travailleur indépendant, mais vous n’avez pas d’agence...
« J’ai pensé fonder une agence parce que j’avais beaucoup de travail
durant ces trois dernières années. Mais j’ai renoncé parce que je
n’ai pas l’âme d’un entrepreneur. En revanche, il est arrivé que
je
sois un peu débordé ou que j’ai des commandes qui nécessitent que
quelqu’un d’autre traduise à ma place, par exemple traduire vers
l’anglais ou le tchèque, ce que je fais jamais. Alors beaucoup de
paramètres interviennent. Je suis français, et j’ai appris le
tchèque.
Et je parle tchèque à peu près comme je parle français, ce qui est
rare. Sur le marché tchèque, j’ai une valeur ajoutée assez forte. Je
trouve donc des clients facilement et en général, je n’ai pas eu à
chercher. Ce sont toujours des institutions qui sont venues vers moi ou
par
bouche à oreille, j’ai travaillé pour un éditeur, j’ai été
recommandé au ministère des Finances, au ministère de la Culture, etc.
Ça s’est fait par un réseau. »
Ne trouvez-vous pas étonnant que des institutions comme des ministères s’adressent à un travailleur indépendant plutôt qu’à une agence, qui peut être plus rassurante ?
« Les institutions s'adressent effectivement volontiers à des agences
mais pour le ministère de la Culture, je faisais partie de ceux qui
étaient formés par la Sorbonne en tant que traducteur littéraire. Ils
avaient besoin de traduire un site énorme sur la littérature tchèque
contemporaine et ils ont demandé à la Sorbonne, à M. Galmiche,
professeur à Paris IV, quels étaient les bohémistes susceptibles de
traduire ces textes. Ceux qui étaient disponibles et avaient envie de le
faire se sont manifestés.
Pour répondre plus précisément à la question de la confiance, les
traductions que je fournis en général sont de qualité au-dessus de la
moyenne, j’espère. Et c’est ce qui fait que j’ai pu convaincre
directement. Le problème des agences, qui pour certaines d’entre elles
peuvent fournir du bon travail, c’est qu’elles ont des coûts fixes
très importants. Les plus grosses sociétés de traduction de Prague font
éventuellement relire après. Bref, elles découpent le prix final de la
traduction en petits morceaux. Personne ne s’y retrouve. Le traducteur
ne
s’y retrouve pas parce qu’il est sous-payé. Et au final, on a un
texte
qui est de très mauvaise qualité. »
Vous m’avez dit que vous avez moins de commandes en ce moment, à cause de la crise. Avez-vous vu un moment où ça a basculé, où il y a eu moins de demandes? La crise est globale mais qu’est-ce qui touche précisément le monde de la traduction ?
« Je n’ai pas énormément de clients, je ne suis pas une entreprise.
En tant qu’indépendant, mes clients industriels ont clairement un
recul,
un manque de liquidités, ils ont du mal à payer. Ou ils demandent un
devis, et si c’est trop cher, ils refusent. Les traductions font partie
des secteurs où ils économisent.
Dans mon cas, si tant est que je peux dire que ce soit à cause de la
crise, j’ai senti une différence à partir de la fin du printemps et de
cet été. Là, beaucoup d’institutions ou d’entreprises ont arrêté
de faire appel à moi et m’ont dit qu’ils me recontacteront plus tard
parce qu’ils n’avaient pas les moyens. »
Concernant votre statut de travailleur indépendant, pouvez-vous expliquer comment cela marche-t-il, quelles sont les démarches à faire, et si elles sont compliquées ?
« Pour un Français, la souplesse, la flexibilité du statut
d’indépendant en République tchèque est extraordinaire et vraiment
très pratique. Concrètement, il n’y a pas besoin d’avoir un permis
de
séjour. Il suffit d’avoir une adresse fixe en France ou ici et
moyennant
quelques dizaines d’euros, en trois jours, on a un statut
d’indépendant. J’imagine que l’administration fait confiance sur la
qualité des services que les gens vont proposer ou ils supposent que ceux
qui ne seront pas à même de fournir un service de qualité ne trouveront
pas de clients.
D’un point de vue des démarches c’est vraiment très simple. Il
suffit d’aller se faire enregistrer à l’administration de
l’arrondissement où l’on se trouve. On a ensuite un document qui
atteste qu’on est travailleur indépendant. Il faut payer ses impôts en
République tchèque, la sécurité sociale, et les charges sociales,
ainsi
que les impôts sur le revenu à la fin de l’année.
Du point de vue financier c’est aussi intéressant. C’est difficile à
déterminer précisément mais grosso modo les impôts s’élèvent à
30%
du revenu toutes charges confondues, alors qu’en France on est très
rapidement à 45 ou 50%.
C’est très souple parce qu’on pratiquer plusieurs activités. Je suis
aussi professeur de français et je facture mes cours auprès
d’institutions ou de particuliers.
Et quand je vois mes collègues en France qui ont des particuliers qui
viennent à domicile pour faire leur comptabilité, qui ont des tonnes de
paperasses à remplir, c’est une bureaucratie incroyable. Alors il est
vrai qu’en République tchèque, c’est vraiment extrêmement simple,
facile, et léger. »
N’y-a-t-il pas de contrainte avec ce statut ?
« Je ne les ai pas trouvées. »







