Économie/Commerce Être spéculateur à Prague
A l'heure où le capitalisme mondialisé souffre de sévères critiques, notamment sur l'influence grandissante de la finance qui confisquerait le pouvoir discrétionnaire des peuples, les spéculateurs sont souvent pointés du doigt comme les responsables des dérives de ce système. Mais à quoi correspond réellement la spéculation ? Il existe, en République tchèque comme ailleurs, des individus dont c'est la profession ; ils achètent des marchandises, des actions ou tout autre actif pour les revendre dans la foulée et ainsi empocher un substantiel bénéfice. Un spéculateur tchèque a accepté de répondre à nos questions. Au micro de Radio Prague, il nous raconte en quoi consiste cette activité méconnue et qu'elle en est la « philosophie ».
Petr Klepetko
La spéculation consiste à anticiper les évolutions du marché. Le
spéculateur achète un bien dont il pense que la valeur va augmenter et le
revend rapidement avec une plus-value. Après la chute du régime
communiste, le secteur immobilier tchèque fut ainsi longtemps la cible des
spéculateurs étrangers qui achetaient des immeubles et appartements
pragois, sachant pertinemment que leur valeur allait s'envoler. Souvent
accusée d'être responsable de graves crises financières ou de parasiter
l'économie, la spéculation reste une activité assez mystérieuse. Se
définissant comme « un petit spéculateur », Petr Klepetko travaille
depuis deux ans dans une société d'investissement dans le centre de
Prague. Cependant, c'est sur le marché américain qu'il réalise
l'essentiel de son commerce. Petr Klepetko présente son travail et nous
apporte des éléments de compréhension :
"Je suis commerçant en bourse. Mon travail consiste à s'efforcer
d'exploiter les failles, les faiblesses de mes collègues : ils disposent
peut-être de moins bons algorithmes que moi ou ils vont prendre les
mauvaises décisions. Il s'agit également de tirer profit des tendances à
long terme du marché, par exemple la hausse du prix de l'or. J'achète et
j'attends que sa valeur augmente. L'essence de mon travail est d'acheter à
faible prix et de vendre à un prix plus élevé. C'est ce que font tous
les commerçants qui achètent par exemple des biscuits pour les revendre
ensuite plus cher. La différence, c'est que je travaille sur des produits
dérivés, mais cela reste le même principe. »
Il s'agirait donc d'une activité commerciale comme une autre. A ceci près que les spéculateurs ne voient jamais de près ou de loin les produits qu'ils achètent puis revendent, à moins de les consommer. De plus, il s'agit, selon Petr Klepetko, du secteur le plus concurrentiel au monde, puisque n'importe qui autour du globe peut participer à la « compétition ». Les méthodes de travail des spéculateurs semblent elles aussi différentes :
« J'observe des graphiques, je peux remarquer quelque chose
d'intéressant, ou bien je réalise des analyses. Il peut y avoir par
exemple un manque d'offre dans le secteur de la fève de soja. Je
m'aperçois que son prix va sans doute augmenter, j'étudie cette option et
j'achète du soja. Un an plus tard, je le vends car il y aura une nouvelle
récolte. L'offre en soja redevient importante et son prix baisse. Donc, je
base mon jugement sur ces informations. Ensuite, il y a d'autres outils qui
fondent mon travail, notamment celui basé sur ce que l'on appelle les
algorithmes génétiques. Cela correspond, si l'on veut, à un système
marchand automatisé. Celui-ci est programmé de telle sorte qu'il va
rechercher sur le marché les occasions, les anomalies qui peuvent se
répéter régulièrement. La saisonnalité des marchandises est la
répétition typique. Ainsi, le prix des marchandises est élevé avant une
récolte et chute ensuite. Et on ne peut rien y faire. Donc la
saisonnalité est une anomalie du marché qui se laisse exploiter. »
La machine ne fait pas tout et il faut un « pilote » pour la diriger, car ces « anomalies » du marché ne sont pas toujours aussi régulières. C'est le rôle du spéculateur :
« Il faut que quelqu'un prenne en main l'ordinateur et lui dise ce qu'il convient de faire. C'est à moi de réfléchir à une stratégie viable et applicable sur le marché. Par le passé, on a pu gagner de l'argent, les spéculations que l'on a pu effectuer ont été heureuses. Mais ce système a une certaine durée de vie. Les anomalies disparaissent de temps à autre. On peut avoir trois jours de croissance sur le marché, on achète parce que l’on sait qu'il y a 70% de chance qu'il y ait un quatrième jour de croissance. Seulement, cela a pu marché il y a cinq ans, mais cela ne veut pas dire que cela va à nouveau fonctionner pour les cinq années à venir. »
Il est curieux de voir que tout semble pouvoir s'acheter et se vendre. Pourtant, la « qualité » du spéculateur se révèle dans sa capacité à sélectionner pertinemment les produits qu'il va commercer :
« C'est très important quand on commence à faire des transactions, du
commerce. Beaucoup de nouveaux « commerçants » font des erreurs, ne
savent pas ce qu'ils doivent acheter et vendre. C'est un sacré problème.
Je sais exactement avec quoi je commerce et pourquoi les prix sont tels
qu'ils sont. Généralement, je travaille sur les marchandises dont je sais
qu'elles s'échangent, que ce soit du blé, du maïs, du cuivre, de
l'argent, de l'or, du palladium qui s'achète très cher du fait de sa
rareté... Je réalise des transactions également avec des actions, ou
avec les actions des indices boursiers. Ceux-ci sont des instruments qui se
composent typiquement de cinquante actions significatives. »
A la bourse de Prague, l'indice boursier de référence est l'indice PX, qui se compose des quinze principales capitalisations du pays. Si le système spéculatif peut entraîner certaines dérives, c'est notamment du fait des inégalités entre petits et gros spéculateurs, telles que leur capacité à acheter en masse ou leur accès à l'information :
« Certains spéculateurs peuvent savoir qu'une entreprise va changer de
management et que cela va avoir un impact sur sa valeur. Et ça, je ne peux
pas le savoir en tant que petit spéculateur. Mais les spéculateurs plus
importants sont au courant car Pavel connaît Franta, qui est PDG, il sait
ce qui s'y passe, ils font du golf ensemble. Et Franta va dire à Pavel '
Tu sais qu'on va publier nos résultats et ils n'ont pas l'air bons. '
Pavel a un ami spéculateur et il lui raconte ce qu'il a entendu. On ne
peut pas prouver qu'il s'agit d'une ' information interne '. L'information
est donc asymétrique, certains en ont plus que d'autres et c'est pour ça
qu'ils gagnent. Aux Etats-Unis, les plus gros actes de malveillance sont
liés à ces ' informations internes '. »
En Tchéquie également, cette information asymétrique a pu être très dommageable. Ainsi, le ministre de l'Agriculture, Petr Zgarba, a été contraint de démissionner en 2005 car il était accusé d'avoir faciliter la vente de terrains très bons marché appartenant à l’État à des spéculateurs bien informés. Mais qui sont ces importants spéculateurs qui régissent la vie des marchés ?
« Les gros spéculateurs, ce sont les « hedge funds », les fonds
d'investissement. Beaucoup proviennent des pays du Golfe. En Tchéquie, les
fonds d'investissement ne sont pas aussi importants, ce sont des copies
miniatures, même si ils ont tout de même un impact sur le cours de la
couronne par exemple. Les fonds les plus importants sont les fonds de
pension, ceux qui récoltent l'argent des gens qui épargnent pour leur
retraite, et qui le réinvestissent, par exemple, dans les obligations, la
dette des États. »
Ainsi, ces fonds seraient les véritables maîtres du jeu :
« Quand un fonds d'investissement décide d'acheter, par exemple, Key Digital, qui a récemment changé de management en Tchéquie et qui est côté en bourse aux États-Unis et ici, à Prague, sa valeur chute. Donc, quand ces fonds achètent de telles actions en grande quantité, leur prix s'écroule. Ils bousculent les prix et, en fait, ils déterminent les tendances du marché, leur volume. Les petits spéculateurs essaient de lire dans leur jeu mais n'ont aucune chance d’influencer les prix face à ces géants. »
Une autre critique récurrente vis-à-vis des spéculateurs est leur éloignement du monde réel, le fait qu'ils ne produiraient aucune richesse et se contenteraient d'engranger du profit sur le dos des travailleurs. Pour Petr Klepetko, c'est évidemment une vision erronée :
« C'est typiquement le genre d'argument que je dois rencontrer et que
beaucoup de personnes utilisent. Ce à quoi je réponds que c'est la même
chose pour des tennismen ou des footballeurs qui gagnent plus d'argent en
un an que ce que pourront gagner une multitude de gens. Et quelle valeur
produisent t-ils ? C'est un premier point. Le second, c'est que le
spéculateur, lui, crée de la valeur, il répartit de façon efficiente
les investissements. Surtout, en temps que spéculateur, je ne recherche
pas un enrichissement sans fin ou une certaine gloire. Il s'agit juste
d'être libre, d'être son propre chef. »
Cet investisseur travaille cependant pour son employeur. Chaque mois, il doit remplir certains objectifs s’il veut recevoir son salaire. Aussi, si l'utilité de la spéculation semble être de stabiliser les prix et d'allouer de façon optimale les ressources disponibles, ses détracteurs arguent que cela ne fonctionnerait pas pour les transactions financières, en témoigneraient les nombreuses crises liées à l’inadéquation entre la valeur d'un bien sur les marchés et sa valeur réelle.






