Dimanche musical « Climats, Impressions et Souvenirs », un carnet intime de Zdeněk Fibich
Le nom de Zdeněk Fibich est souvent cité avec ceux de Bedřich Smetana et d’Antonín Dvořák, avec lesquels Fibich forme le trio des compositeurs tchèques les plus célèbres du XIXe siècle. Admirateur de Wagner, Fibich nous a laissé trois symphonies, sept poèmes symphoniques et plusieurs opéras dans lesquels il a su marier les tendances wagnériennes avec les inspirations tchèques. Il a fait renaître aussi le mélodrame scénique en mettant en musique la trilogie dramatique Hippodamie du poète tchèque Jaroslav Vrchlický. Il est également auteur de nombreuses œuvres de chambre.
Zdeněk Fibich
Vers la fin de sa vie, Zdeněk Fibich compose 376 petites pièces pour
piano réunies dans un cycle intitulé « Climats, Impressions et Souvenirs ». Ces miniatures musicales, qui illustrent les aléas de sa vie
sentimentale, lui permettent de chanter son bonheur mais aussi d'exprimer,
et de mieux supporter peut-être, ses angoisses et ses déceptions. C’est
un immense journal intime inspiré par la femme de sa vie, son ancienne
élève Anežka Schultzová. Grâce au pianiste slovaque Marian
Lapšanský, nous disposons aujourd’hui de l’enregistrement intégral
de cette œuvre intimiste et monumentale à la fois, de ce carnet
autobiographique pour piano.
C'est vers la fin de sa vie que Zdeněk Fibich se met à créer cette œuvre par laquelle il veut arrêter le temps, saisir en vol les moments insaisissables et les graver à jamais dans sa mémoire. Le compositeur résume la situation dans laquelle il a créé « Climats, Impressions et Souvenirs » par une lettre écrite, en 1897, à son ami Otakar Hostinský :
« Sache que la cause du pas décisif que je fais aujourd'hui a été
pendant les dernières années l'unique ressort et l'unique source de mon
art ; c'est uniquement à cela que je dois toutes mes œuvres, à commencer
par la symphonie en mi bémol majeur, les mêmes œuvres qui sont
considérées généralement comme les meilleures de ma plume et dans
lesquelles tu voyais, toi aussi, une nouvelle période de ma création. Tu
ne voyais que les résultats, mais tu ne sais pas dans quelles
circonstances ces œuvres ont pris corps, que leur naissance et leur
croissance ont toujours été étouffées et mises en danger. Tu ne sais
pas que j'étais obligé de me battre presque pour chaque instant de
travail, que je travaillais ensuite dans un énervement fiévreux, que je
devais surveiller et protéger cette flamme dans mon for intérieur avec un
déploiement des forces presque surhumain contre les éléments hostiles
cherchant à l'étouffer..."
La vie de Zdeněk Fibich a été relativement courte. Il a vécu juste un demi-siècle, de 1850 à 1900. Après la mort de sa femme Růžena, il épouse en secondes noces Betty Hanušová, sœur de Růžena et célèbre cantatrice. Leur mariage semble heureux jusqu'en 1892. Fibich est déjà quadragénaire lorsqu'il s'éprend de la jeune femme qui deviendra le plus grand amour de sa vie. Elle n’a que vingt-quatre ans et s'appelle Anežka Schulzová.
Zdeněk Fibich et Anežka Schulzová sont attirés l'un vers l'autre non seulement par une irrésistible force érotique, mais aussi par l’amour qu’ils partagent pour la musique et l'art. Anežka est très cultivée, elle traduit des livres et écrit des articles dans des revues littéraires. Elle a tous les dons pour devenir librettiste des opéras de son bien-aimé. C'est un amour absolu qui ne peut pas rester caché. Fibich quitte sa femme, ce qui provoque un scandale et attise encore sa passion qui se reflète bientôt dans sa musique.
Zdeněk Fibich
Les pièces du cycle « Climats, Impressions et Souvenirs » foisonnent de
motifs et de mélodies inspirés presque toujours par Anežka. Le cycle
comprend presque quatre centaines de pièces. Il raconte d'une façon
détaillée l'histoire de cette passion depuis la première rencontre des
deux amants. Un auditeur attentif décèlera dans ces petites compositions
l'espoir du bonheur, il peut suivre ensuite la cristallisation de cet amour
jusqu'à son accomplissement, les moments de bonheur et les moments de
désarroi, les accès de jalousie, les instants de nostalgie, les grandes
et petites tristesses, mais aussi les épisodes pleins de gaieté et
d'humour. A la manière d'un peintre, Fibich brosse aussi un portrait
minutieux d'Anežka et consacre une composition presque à chaque partie de
son corps comme s'il voulait la posséder totalement et la protéger contre
la vieillesse et la mort.
Cette liaison hors du commun durera huit ans et se terminera par la mort du compositeur. Emporté par une pneumonie, Fibich meurt en 1900. Anežka ne se remettra jamais de la disparition subite de son ami. Elle lui a tout donné, non seulement les livrets de ses meilleurs opéras, et elle veut toujours lui donner plus. Après sa mort, elle s'enferme dans sa chambre en attendant le moment où elle rejoindra son bien-aimé. Ce n'est plus une vie, c'est l'attente d'une délivrance. Il lui faudra attendre cinq ans avant de rejoindre l'homme qui a transformé en musique son âme, son corps et toute son existence et qui a écrit pour elle aussi la mélodie qui, sous le titre de « Poème », allait faire le tour du monde.







