Culture sans frontières Zdenka Braunerová, « éveilleuse » des relations franco-tchèques
Dans la famille Brauner, je demande Zdenka, peintre et illustratrice de son état. Comme dans le célèbre jeu des sept familles, on pourrait décliner le destin de chaque membre à l’envi, tant leurs parcours et leurs personnalités sont dignes d’intérêt. De cette famille tchèque dont les racines et les liens avec la France remontent aussi loin que le début du XIXe siècle, on retiendra évidemment Zdenka Braunerová, la plus connue, mais tout en touchant çà et là, aux autres membres de la fratrie élargie, à ses ancêtres, et à la descendance. Zdenka Braunerová, guide privilégiée et illustratrice de l’écrivain Paul Claudel lorsqu’il est consul à Prague, admiratrice d’Auguste Rodin qu’elle accompagne lors de sa grande exposition praguoise de 1902. Si la production artistique de Zdenka Braunerová, bonne paysagiste rattachée à l’Ecole de Barbizon et illustratrice douée, n’a pas le souffle des grands chefs d’oeuvre, l’artiste est un pivot essentiel de la vie culturelle praguoise et fait partie des pionnières des relations franco-tchèques du début du XXe siècle. Une période que d’aucuns regrettent aujourd’hui et considèrent comme un âge d’or d’échanges, dont le foisonnement sera définitivement balayé par Munich et la Seconde Guerre mondiale.
Zdenka Braunerová
Pour parler de Zdenka Braunerová, de sa famille et de cette époque,
Brigitte Brauner, épouse et veuve du petit-neveu de Zdenka Braunerová,
qui fait revivre ces personnages avec enthousiasme.
« Cette Zdenka Braunerová, je savais qu’elle existait, bien évidemment à travers la mémoire et les souvenirs familiaux. Et aussi à travers le magnifique Cahier 9 paru chez Gallimard en 1971, où Václav Černý raconte quel rôle elle a joué auprès de Paul Claudel, avec Miloš Marten. Je me suis attelée à travailler sur les documents français, une bibliographie assez fournie soit d’articles venant de Tchécoslovaquie, soit d’ouvrage français. Je me suis efforcée, depuis 2008, de bien reconstituer son histoire pour au moins bien alimenter la réflexion que les Français qui s’intéressent auraient désiré. Il ne faut jamais oublier qu’elle est la fille de František Brauner, un avocat, ancien fonctionnaire impérial, né à Litomysl en 1810, mort à Prague en 1880, qui a eu un rôle extrêmement important auprès de Palacký et de Rieger, qui s’est engagé en politique virulemment en 1848 et est l’auteur d’un livre sur les survivances du servage en Bohême. Il s’est beaucoup battu pour les faire disparaître. Il s’est même présenté à la mairie de Prague, a été élu, mais son élection a été refusée par l’Empereur. On peut le résumer en disant que c’est un révolutionnaire réformateur, comme le parti vieux-tchèque d’ailleurs. »
Zdenka Braunerová
Zdenka Braunerová, issue d’une fratrie de quatre enfants, grandit dans
ce contexte que les historiens nomment le « réveil des nationalités »,
elle est nourrie de patriotisme et de combat pour une reconnaissance,
sinon
une indépendance, de la nation tchèque. Si la famille, comme tant
d’autres de ces « éveilleurs », cultive les affinités avec le monde
slave par militantisme, par pragmatisme aussi, elle regarde aussi plus à
l’Ouest, atavisme familial oblige :
« La France existe aussi dans cet idéal et la famille Brauner en est un spécimen très actif. A commencer par František puisqu’il était de mère française qui était la fille d’un lieutenant de Napoléon. Elle s’était mariée avec Ignac Brauner, qui devait être meunier à l’époque. Ils ont eu quatre ou cinq enfants dont je crois que František était le dernier. Il a fait de brillantes études à Vienne et est devenu l’avocat engagé que l’on sait, qui a en plus consolidé sa position sociale à Prague en épousant la fille d’un grand savant allemand et d’une aristocrate tchèque, Augusta Neumannová. La francophilie coulait donc de source dans cette famille. Zdenka a été élevée dans un milieu extraordinairement ouvert au phénomène politique, intellectuel et artistique. On parlait évidemment tchèque, allemand, français à la maison. On dit beaucoup de Frantisek qu’il était quelqu’un d’assez austère, brutal, mais pour s’être engagé comme il l’a fait, c’était peut-être une nécessité. Augusta a peut-être tempéré le caractère de son mari parce qu’elle était extrêmement cultivée, probablement plus diplomate, en tout cas très tournée vers les plaisirs intellectuels. Elle a été, je crois, la première à ouvrir à Prague, un salon. Il y a un parallèle à faire avec les salons parisiens de la fin du XIXe siècle. Donc Zdenka est sortie de ce milieu. Elle était la dernière d’une famille de quatre enfants : l’aîné étant Vladimír, devenu avocat et qui succèdera à son père, Bohuslav qui a été un brillant scientifique qui a fait des travaux remarquables et qui a été un temps associé à ceux de Mendeleïev, Anna dont Zdenka est très proche. Des deux soeurs elle était incontestablement la plus artiste, la plus douée, elle avait du talent. Anna était plus réservée, plus romantique, plus mystérieuse. Zdenka s’intéressait à tout, avait beaucoup d’énergie, de démonstrativité. C’était un personnage très dominant, dans le fond, en tout cas, dans l’attelage des deux sœurs. »
Elémir Bourges
Zdenka Braunerova étudie d’abord à l’Ecole supérieure des jeunes
filles de Prague avec le peintre Soběslav Pinkas, puis est guidée dans
ses débuts d’artiste par le peintre Antonín Chitussi. En 1883, sa
sœur
Anna épouse le journaliste et écrivain en devenir, Elémir Bourges,
rencontré en France quelques années auparavant. Une union qui pour
Zdenka
signifie le début de sa « période parisienne », la plus féconde et le
tissage de relations exceptionnelles. Elle rencontre Odilon Redon,
fréquente Huysmans, Pierre Louÿs, Paul Fort...
« Zdenka va, grâce au mariage d’Anna, être en contact direct avec toute la société artistique et intellectuelle de l’époque. Mais pour cela il faut revenir à Bourges : le cher Elémir a un peu été mis à l’épreuve par la famille Brauner, pas seulement par František mais aussi par Augusta. On attendait avec une certaine impatience qu’il devienne écrivain puisqu’il s’y voyait déjà. Il a déjà une certaine notoriété et est familier d’un certain nombre d’écrivains comme les Margueritte. A la mort de sa propre mère en 1886, il recueille suffisamment d’héritage pour s’installer ailleurs : il ne veut plus, comme c’est une sorte d’ermite assez austère, habiter à Paris. Il s’installe, providentiellement et peut-être pas par hasard, près de Fontainebleau, à Samois, c’est-à-dire tout à côté de Valvins, là Mallarmé avait loué une maison ravissante et où tous les étés se déroule une vie de société extraordinaire, où toute l’intelligence française défile. Tout le monde se retrouve autour de Mallarmé pour faire du théâtre... Elémir est évidemment là. On y échange conversation, musique, goût de la peinture, échanges artitiques, lectures, promenades dans la forêt de Fontainebleau. Zdenka, donc, dans sa période parisienne, engrange tout ce qui fait la vie française de l’époque et les influences françaises de l’époque. Elle est complètement imprégnée par l’Ecole de Barbizon, Daubigny, Rousseau, son peintre idéal c’est probablement Corot. Elle travaille encore beaucoup dans ce sens quand elle revient à Prague. C’est une paysagiste, même si elle a fait de tout d’ailleurs. »
Et ce retour à Prague marque progressivement une évolution de son travail, une autre phase de création :
Zdenka Braunerová dans son atelier
« Quand elle rentre en 1894, c’est une nouvelle phase de vie. Elle
s’intéresse prodigieusement et spontanément à ce qui se passe à
Prague et lutte de toutes ses forces contre la destruction des vieux
quartiers de Prague opérée par la municipalité. On est donc dans une
deuxième période créatrice où elle est plus attirée par la gravure
que
par la peinture, qu’elle continue à pratiquer, mais moins. Apparaît
donc le goût pour la bibliophilie et une naissance de goût ethnologique
pour le folklore, l’art de vivre paysan de son pays. Et elle continue à
pratiquer ce qui fait sa singularité : elle avait une sorte de vocation
généreuse à l’accueil des autres parce qu’elle s’intéressait à
tout. C’est probablement sa plus grande qualité. En cela, elle est
reliée à son père. On ne les a pas appelés ‘éveilleurs’ pour
rien... Elle aussi est une sorte d’éveilleuse. »
Paul Claudel
D’autres rencontres marquent en effet encore la vie de Zdenka. En 1902,
une immense exposition consacrée à Rodin lui fait rencontrer le maître
qu’elle accompagne dans un périple de trois jours à la rencontre
d’artistes slovaques. Sont du voyage, rien moins qu’Alfons Mucha « himself », et Josef Mařatka, élève favori de Rodin. Les trois jours
scelleront fort probablement une intimité entre le grand sculpteur,
jamais
réticent aux attraits féminins, et Zdenka, le temps de ce voyage.
Quelques lettres au musée Rodin à Paris témoignent en tout cas encore
de
la forte impression qu’il laissa sur la peintre tchèque. La rencontre
suivante, c’est évidemment Paul Claudel, l’écrivain catholique,
auteur du Soulier de Satin, et consul à Prague de 1909 à 1911. Zdenka et
Claudel se retrouveront sur un même amour du baroque et une foi commune.
Cette ferveur se couple chez Zdenka avec une forme de rejet de
l’évolution politique de son pays après la guerre, plus inspirée par
les idées protestantes ou franc-maçonnes, à l’aune de l’état
d’esprit d’un Masaryk et d’un Beneš. La dernière lettre qu’ils
échangeront en 1933, après une longue période de silence, illustre ses
positions au crépuscule de sa vie :
Zdenka Braunerová
« La dernière lettre révèle une Zdenka engagée à fond pour la
défense du catholicisme. L’art populaire, la verrerie, la défense de
l’art populaire, c’est l’illustration de son patriotisme. Elle a eu
une très grande exposition dans les années 1930, elle meurt en 1934,
comme une militante acharnée du catholicisme et convaincue qu’il faut
que cette Europe se fasse, et qu’il faut que ce soit une Europe
catholique. Quand elle meurt quelques mois plus tard, Claudel lui dédiera
un joli poème, qui montre que dans la vie magnifique de Claudel, il y a
eu
une amitié qui paraît éphémère mais qui en fait était assez
profonde.
Car ils avaient beaucoup de points communs. Chacun à leur échelle. Ce
sont des êtres paradoxaux : une spiritualité intense, pas forcément
démontrée, apparente, sauf Claudel à travers ses écrits, une espèce
de
côté paysan parallèle à une exaltation profonde. Zdenka a été une
personne exaltée toute sa vie, avec tout ce que cela comporte de
dérisoire et d’intéressant. »
Zdenka Braunerová
C’était un portrait croisé et élargi de Zdenka Braunerová, peintre
mais aussi et surtout véritable symbole des relations franco-tchèques à
la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Dans l’émission de
la semaine prochaine nous continuerons à explorer le destin de famille
Brauner avec Brigitte Brauner, épouse d’un des descendants de cette
dynastie franco-tchèque.







