« Tout ce qui est lié à l’enfance, doux, dans un cocon, était en tchèque »

La petite taupe Krtek. Les contes de fée. Quelques mots de l’enfance. Souvent les enfants des émigrés tchèques ayant fui le communisme, ont grandi dans leur patrie d’adoption avec une vision fantasmée de leur pays d’origine. C’est en tout cas quelque chose qu’on retrouve fréquemment dans cette deuxième génération partagée entre un apprentissage de la vie dans un pays libre et la conscience du passé d’un ou deux parents derrière le rideau de fer. Flora Buberle est tchèque, mais née en Suisse en 1982. Architecte et artiste installée à Genève, elle est notre invitée sur Radio Prague.

Flora Buberle, photo: Site officiel de Flora BuberleFlora Buberle, photo: Site officiel de Flora Buberle Flora Buberle, bonjour, merci d’avoir accepté notre invitation sur Radio Prague. A Radio Prague, on s’intéresse souvent au destin des Tchèques de l’étranger, des émigrés, de ceux qui ont fui le communisme pour aller se réfugier à l’Ouest, et au sein de la rédaction française, on s’intéresse particulièrement à ceux qui ont trouvé refuge dans des pays francophones. Leur histoire est singulière mais elle découle de l’histoire du pays, la Tchécoslovaquie, qui a vécu pendant un demi-siècle sous le joug communiste. Une histoire encore plus singulière est souvent celle des enfants de ces émigrés. Et vous en êtes une. Vous avez grandi en Suisse, certes, mais vos origines sont tchèques. Vous souvenez-vous quels ont été vos premiers mots, petite, en tchèque?

« Máma, maminka, tout simplement. »

Enfant, quelle était la langue de la maison ?

« Nous parlions français parce que mes parents ne voulaient pas que je me mélange les pinceaux. Ils parlaient également italien parce qu’ils ont vécu dans un camp de réfugiés politiques à Naples. Longtemps j’ai entendu de l’italien, du français et du tchèque. »

Quelle place prenait le tchèque dans votre imaginaire ?

« Pour moi, le tchèque c’était les contes et les grands-parents qui venaient. Le tchèque que je parle aujourd’hui est un tchèque d’enfant et je l’assume bien. Le français je l’utilise pour la vie de tous les jours. Donc c’est la langue du concret, de la réalité, de l’avenir qui se dessine. »

Vous dites que le tchèque représente la langue des contes. Est-ce que votre mère vous lisait des histoires en tchèque ?

Krtek, photo: CTKrtek, photo: CT « Oui nous avions des livres de Josef Lada par exemple. La télévision suisse passait des animations de Krtek. »

En effet, Krtek, la petite taupe, est connu notamment dans les pays germaniques !

« Oui et Krtek c’est trois mots tchèques : tam, ahoj (là-bas, salut, ndlr) et je ne sais quoi encore. Tout ce qui est lié à l’enfance, tout ce qui était doux et dans un cocon était en tchèque. »

Est-ce qu’à l’école vous vous sentiez différente ? Ou est-ce que vous étiez une parmi tant d’autres dans une ville multiculturelle comme Genève ?

« J’étais comme les autres car dans ma classe il devait y avoir trois Suisses dont un Genevois. Tous les autres étaient des camarades portugais, espagnols, italiens. Je ne me sentais pas différente. Par contre je venais d’un pays qui était méconnu et qui était de l’autre côté du mur. Je ne pouvais pas vraiment faire partager ma culture. »

Les gens ne connaissaient pas la Tchécoslovaquie ?

« La Tchécoslovaquie était derrière le mur et personne ne comprenait vraiment. »

Cela m’étonne car la Suisse a accueilli beaucoup de Tchécoslovaques en exil. Aviez-vous l’occasion de fréquenter des Tchèques exilés ? Ou fréquentiez-vous uniquement des locaux ?

« Ma mère a toujours été ouverte au monde. Elle n’a pas du tout l’esprit de communauté. Elle a vécu en Italie et elle a beaucoup voyagé. Elle m’a appris à vivre dans un monde sans frontières. Passer des soirées à parler de recettes tchèques ne l’intéressait pas du tout. »

C’est intéressant de vous entendre dire cela parce qu’elle venait un pays aux frontières complètement hermétiques. Les franchir a été une libération, peut-être plus que pour d’autres personnes.

Donc je vis un peu dans un autre temps même si j’essaye de me mettre à jour sur les films, les acteurs et les comédiens d’aujourd’hui.

« Complètement et elle est restée comme cela. »

En amont de l’interview vous me disiez que vous ne vous sentiez pas comme une Tchèque d’aujourd’hui. Vous vous sentez en partie tchèque mais que voulez-vous dire par cela ?

« J’ai grandi avec une culture des années 1960 qui était celle de ma mère surtout. Les références étaient Miloš Forman, Václav Havel que l’on avait en photo à la maison, comme si c’était un oncle ! Je suis revenue en tant que jeune adulte ici mais j’avais comme référence la Nouvelle Vague, toute la culture de l’époque. Donc je vis un peu dans un autre temps même si j’essaye de me mettre à jour sur les films, les acteurs et les comédiens d’aujourd’hui. J’aime beaucoup aller au théâtre ici, regarder les films. Je ne suis pas cloisonnée dans les années 1960. »

La première fois que vous êtes revenue en Tchécoslovaquie c’était au début des années 1990 avec votre mère. Cela a été assez rocambolesque.

« Oui parce qu’en 1991, à Pâques, ma mère a décidé de prendre ma sœur et moi et de partir à Prague pour les vacances. On s’est fait arrêter à la frontière à Cheb. On est restées quarante-huit heures comme ça. On était dans un train à l’atmosphère de Docteur Jivago, dans un petit compartiment. C’était assez drôle car elle avait passé la nuit à nous lire des contes de Lada. Moi je sentais qu’elle avait un peu peur. On traversait la forêt noire. Peut-être qu’avec le temps, je rajoute des couches romanesques ! »

J’imagine qu’il devait y avoir un ressenti palpable et qui a dû vous marquer.

« Oui parce que c’était l’inconnu et parce qu’on allait voir ces contes, ces forêts, ces châteaux que je voyais sur des dessins et des cartes postales. Puis on a été arrêtées à quatre ou cinq heures du matin. J’ai une grande sœur de sept ans mon aînée, elle était à l’âge de l’adolescence, un peu rebelle. Elle insultait le douanier de son côté. Ma mère devait prendre les valises, mon pyjama avec le nounours pour descendre à la gare. C’était le premier souvenir. »

Est-ce que vous avez trouvé ce pays de châteaux et de contes quand vous êtes arrivée ?

'Kozamura (pays charmant)', photo: Site officiel de Flora Buberle'Kozamura (pays charmant)', photo: Site officiel de Flora Buberle « Oui j’étais fascinée et puis il y avait tous ces événements récents, j’ai beaucoup de flashs comme cela. Il y avait à la fois mes grands-parents, une douceur, une partie de la famille que je ne connaissais pas, une langue que j’essayais de reconstruire dans ma tête. Et toutes les démarches administratives qu’il fallait faire. C’était un pays qui s’ouvrait petit à petit. »

Comment votre mère a-t-elle vécu ce retour ?

« Nous n'en avons jamais parlé en fait. J’ai le sentiment que c’est cela qui a mis les premières pierres d’une fondation en tant qu’artiste. C’est cela qui a forgé les questions que j’ai encore aujourd’hui. »

Vous êtes architecte et artiste. Est-ce que cette orientation professionnelle et artistique a été influencée par ce passé, par cette double appartenance ?

« Oui je pense en tout cas pour l’art. J’étais constamment dans le fantasme. Dans le fantasme d’une famille, d’un pays, d’une langue que je ne connaissais pas. Je faisais aussi des erreurs dans la langue qui résultaient d’une mauvaise compréhension. Il y a des mots que je comprenais différemment donc je me suis fait un vocabulaire un peu à ma sauce. J’étais constamment dans le fantasme, dans l’histoire. Une histoire que je me suis créée. Oui je pense que cela m’a complétement dirigée mais je le comprends aujourd’hui. »

'Pepík Staline', photo: Site officiel de Flora Buberle'Pepík Staline', photo: Site officiel de Flora Buberle En regardant votre site internet, un des projets qui m’a fait beaucoup rire c’est celui de « Pepík Staline ». Pour expliquer aux Français, il y a une blague qui est vraiment géniale : Pepík est le diminutif en tchèque de Josef, à la manière de Pepe en espagnol. Staline s’appelait Josef. Il faut se rendre compte ce que ce titre de projet a de subversif. Plus aujourd’hui mais à l’époque nous pouvons imaginer que, si quelqu’un avait osé dire « Pepík Staline », cela aurait été incroyable. C’est une vraie désacralisation. Et vous dites que Staline est un Pepík qui, en tchèque, à la même signification que Honza, c’est-à-dire un bouffon, un homme un peu gentillet. Je n’avais jamais pensé que Staline était un Pepík.

« Peut-être que je l’ai toujours vu comme un Pepík en fait ! »

Pour les enfants tchèques, qui en ont souvent un, un Pepík est aussi une espèce de clown avec un chapeau pointu et un nez rouge. Comment est venu ce projet ?

« Le projet est ancien et fait partie de plusieurs petits projets. Pour les titres je dirais que c’est souvent des allers-retours avec l’enfance. J’essaye souvent de me remettre dans la peau d’une petite fille. Souvent les artistes font cela, de revenir à l’enfance. »

Un personnage aussi dangereux et machiavélique comme pouvait l'être Staline, redevient-il un clown pour les enfants ?

« Oui, c’est une façon de dédramatiser. »

A l’heure actuelle vous êtes plongée dans un projet de recherche autour des archives de la StB, de la police politique tchécoslovaque, autour de vos racines maternelles. Pouvez-vous nous en dire plus ?

'Pepík Staline', photo: Site officiel de Flora Buberle'Pepík Staline', photo: Site officiel de Flora Buberle « Je recherchais les dossiers concernant ma mère. Sur la base de données, en tapant le nom de ma mère, j’ai découvert qu’elle avait un dossier. Je suis allée aux archives et effectivement il y a avait mention d’une condamnation à l’emprisonnement de deux ans comme toutes les personnes qui étaient parties. En cherchant ces documents, je suis tombée sur des documents concernant ma grand-mère qui était une femme lambda, rien de particulier. Ma famille n’était liée à aucun parti. Je ne comprenais pas pourquoi et en lisant son dossier, j’ai appris qu’elle faisait l’objet d’une filature sur plusieurs journées. »

Etait-ce après le départ de votre mère ou avant ?

« C’était quelques années après. Mais ce n’était pas lié à ma mère mais à autre chose. »

C’est important pour vous ces recherches et ce travail de mémoire ? Dans quelle direction vous porte ce travail ?

« Je suis un peu comme une petite souris enfermée maintenant. J’étais curieuse, je suis tombée sur un document puis je tombe sur un deuxième et un troisième. C’est fascinant et on se laisse prendre. C’est important, oui, d’une manière générale dans mon travail d’artiste et d’architecte car c’est questionner l’histoire tout le temps. Rien n’est figé et c’est ce qui nous permet de construire demain. »

Pour ceux qui seraient à Genève le 4 mai prochain, Flora Buberle animera une rencontre-lecture intitulée "Les printemps de Jan Palach ou la vie des artistes sous la censure", à la librairie Le Rameau d'Or, à partir de 18h30.

https://florabuberle.net/