Culture sans frontières Sophie Knittel : « Dans les ‘panelák’, on pouvait naître, grandir, aller au travail, jouer et même mourir sans en sortir » (I)

13-02-2016 02:01 | Anna Kubišta

Attention homonymie déroutante ! Croyez-le ou non il y a deux Sophie Knitt(e)l à Prague ! Ou plutôt il y a une Sophie Knittl sans –e et un Sophie Knittel avec –e (pour ceux qui nous écoutent sans lire l’article, il vaut mieux préciser !). Et il se trouve qu’à une semaine d’intervalle nous avons interviewé les deux. La semaine dernière, Sophie Knittl (sans –e) qui est comédienne et metteuse en scène, et puis, cette semaine Sophie Knittel (avec –e), photographe de profession. C’est donc avec elle que nous avons rendez-vous ce samedi à l’occasion de son exposition consacrée aux « panelák », ces grands ensembles des banlieues des villes tchèques, symboles de la vie collective et organisée de l’époque communiste, qui, s’ils ont des jumeaux en France ou dans d’autres pays d’Europe de l’ouest, ne témoignent pas de la même réalité.

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Sophie Knittel, photo: René Volfík / Facebook de l'Institut français de PragueSophie Knittel, photo: René Volfík / Facebook de l'Institut français de Prague Sophie Knittel, bonjour, vous êtes photographe et on se trouve à l’Institut français de Prague pour votre exposition de photographies consacrée à un phénomène typiquement tchèque, le « panelák ». Mais avant de parler de l’exposition proprement dite, j’aimerais vous demander comment vous êtes arrivée à Prague ?

 « Je suis arrivée il y a maintenant dix ans, pour le travail de mon mari. Comme j’ai une expérience flexible au niveau professionnel et photographique, ça passait et j’étais absolument ravie de découvrir la République tchèque et l’Europe centrale que je ne connaissais pas du tout. »

La photographie, c’est une passion de toujours, une envie sur le tard ? Quelles sont les origines de cette envie de capter le monde autour de vous ?

 « J’ai commencé la photographie quand j’avais 15 ans, donc il y a assez longtemps. A l’époque, tout était en argentique, on développait soi-même ses photos dans une chambre noire. Après avoir fait des études qui n’avaient rien à voir avec la photographie qui était encore une passion, un hobby, il a fallu travailler, donc j’ai laissé un peu la photographie de côté, jusqu’à l’avènement de la photographie numérique. J’ai alors repris un appareil, mais là encore, j’avais trouvé ça trop frustrant, puisqu’à l’époque il n’y avait que 3 pixels, quand on appuyait sur le déclencheur, il y avait un temps de latence entre ce qu’on pensait prendre et que le moment décisif était passé de cinq secondes. Là, je n’ai pas repris vraiment l’appareil à ce moment-là. Et c’est quand il y a eu des Reflex à un prix à peu près abordable que j’ai recommencé, donc il y a cinq ans. »

Aujourd’hui, vous travaillez exclusivement en numérique ou aussi de temps en temps en argentique, selon les sujets ?

'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel « C’est en effet selon les sujets. En l’occurrence, pour les ‘panelák’, toutes les photos ont été prises en argentique. Cela me semblait une évidence pour l’intégrité du projet : comme les ‘panelák’ et leur construction s’est arrêtée en 1989 et que le numérique n’existait pas encore en photo, je me suis dit qu’il était tout-à-fait pertinent de le faire en argentique. »

Et vous vous sentez le plus à l’aise avec l’argentique ou le numérique ?

 « En fait avec les deux ! Je suis très à l’aise aussi avec des formats différents. Dans l’exposition j’ai beaucoup travaillé au format 6:6 et au format 6:7. Mais j’ai aussi du 35 mm. J’ai même du panoramique. J’ai de la chance : je suis assez à l’aise dans ces deux médiums différents et que je continue à explorer puisqu’il y a toujours des choses à découvrir. »

C’est une transition toute trouvée pour parler de cette exposition. Pour les Français ou francophones qui ne sauraient pas ce qu’est un « panelák », pouvez-vous nous rappeler ce que c’est…

 « Les ‘panelák’ fait partie des grands ensembles qui sont tout dans Prague, tout autour de Prague, et dans la plupart des villes de République tchèque. Ils ont une construction spécifique : ce sont des bâtiments qui sont composés de panneaux en béton pré-pressés et préfabriqués, qu’on emboîtait un peu comme des Lego. C’est une technique de construction qui avait été développée dans les années 1930-1940, voire 1950, et qui en fait était une façon d’ériger des bâtiments très rapidement. Une nécessité à l’époque puisqu’il y avait un gros problème au niveau du logement, notamment avec un manque de logement après la seconde guerre mondiale. »

'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel En France, on pourrait comparer cela aux HLM, mais la comparaison s’arrête uniquement à l’aspect architectural puisque cela ne recouvre pas du tout les mêmes réalités sociologiques. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans le phénomène tchèque des « panelák » ?

 « Ce qui m’a intéressée, c’est que quand on voit des photos de Prague, on voit toujours des jolis bâtiments baroques, cubistes, Art nouveau, Art déco… C’est très bien, mais quand même, il y a 40% de la population qui vit en ‘panelák’. Ce n’est pas neutre. J’ai découvert en faisant mes recherches que je n’étais pas la seule à être sensible au ‘panelák’, et à ce phénomène culturel, historique, social. Donc, j’ai approfondi la chose et me suis aperçue que l’idée qu’on pouvait en avoir en tant qu’Européen de l’Ouest était tout-à-fait erronée par rapport à la réalité en République tchèque, puisque ce ne sont pas du tout des cités, ce sont des grands ensembles où il y avait une mixité sociale importante et où la classe moyenne reste prédominante dans ces bâtiments. »

Un tel travail serait-il possible pour vous en France ? Ou plutôt un travail comparatif entre les « panelák » tchèques et les HLM en France ?

 « C’est sûr, on pourrait trouver des concordances. D’ailleurs un film a été projeté à l’IFP qui s’appelle Panel Story, un documentaire d’un réalisateur allemand, qui a fait ces parallèles. Je me suis posé la question de le faire en France. Mais ça a déjà été fait là-bas. Et c’est généralement en termes péjoratifs, sauf quand on parle de la Cité radieuse à Marseille parce qu’elle est du Corbusier. Je ne sais pas si je suis intéressée dans le sens où je ferais un travail qui serait tout-à-fait différent, moins architectural et peut-être plus un commentaire social qui aurait un propos très différent. »

Quand on regarde les photos exposées à l’Institut français, c’est une sorte de collage, de mosaïque, de vos photos, mais aussi de photos d’archives. On y voit des petites saynètes drôles que vous êtes allée puiser dans les archives, par exemple avec des gens qui se font bronzer sur un porche. Il y a aussi une photo incroyable où l’on voit un « panelák » à Haje, qui est la zone pragoise la plus densément couverte de « panelák », et où l’on trouve une espèce de symétrie avec la présence de columbarium. Qu’est-ce qui vous a fascinée dans ces « paneláky » par rapport à tout autre endroit ?

 « En fait, c’est cela. C’était très contenu quelque part. C’était conçu comme un petit village, avec ses habitations, les commerces, les écoles, une polyclinique. On peut tout trouver, donc aussi des columbariums. Donc, on pouvait naître, grandir, aller au travail, jouer et même mourir dans cet endroit sans en sortir. C’était assez fascinant. C’est vrai que j’ai pu être un peu interloquée mais cela semble être la façon dont ces espaces ont été conçus, pour que tout le monde puisse y vivre et y rester aussi longtemps et aussi sereinement, avec tout sous la main. »

Est-ce que ça fonctionne encore aujourd’hui ?

'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel « Ça fonctionne encore, mais un des problèmes, c’est que dans les ‘panelák’ il y avait certes une grande mixité sociale, mais c’était très homogène au niveau de l’âge. Le problème des ‘panelák’ maintenant, c’est qu’ils sont très vieillissants : les gens ont emménagé dans ces bâtiments étaient en général de jeunes gens, des jeunes couples avec de jeunes enfants. Ils ont commencé à vieillir et continuent à vieillir. Il y a une synchronisation du vieillissement des habitants qui est assez effarante, et donc il y a beaucoup moins de jeunes qui y sont. C’est donc beaucoup moins dynamique ce qui se remarque dans les écoles où il y a moins d’enfants, dans les commerces… Le résultat, c’est que certains ‘panelák’ sont de moins en moins bien entretenus, avec un manque d’énergie au niveau des commerces et de la vie. »

Il y a donc un vieillissement parallèlement des bâtiments et des populations qui les habitent. Mais il y a quand même des politiques de revitalisation…

 « Oui. C’est là qu’il y a un peu un problème. L’état des ‘panelák’ et la façon dont ils peuvent être maintenus et entretenus est intrinsèquement lié au taux de chômage de l’endroit où ils sont. Les ‘panelák’ de Prague où le taux de chômage est très bas sont très bien entretenus, en revanche quand on va dans des villes de la région d’Ústí et de Most etc. Là le taux de chômage y est très fort et les gens n’ont pas l’argent pour pouvoir entretenir leur ‘panelák’. Il va y avoir des aides gouvernementales, cependant ils ne repensent pas forcément l’urbanisation et la façon dont tout peut être amélioré. C’est donc surtout au niveau local que ça peut se faire mais ça ne se fait pas forcément. Pour l’instant il y a trois trajectoires : soit ça se passe bien et ça continue à bien se passer comme à Prague, soit ça peut aller en ghettoïsation comme le ghetto de Chánov bien connu en République tchèque, et puis au milieu, ça essaye de se maintenir mais on ne sait pas trop où ça va aller. »

Vous êtes allée à Chánov, dont les photos contrastent avec les autres. Comment ça s’est passé sur place pour vous ?

'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel'Panelák', photo: Site officiel de Sophie Knittel « De toutes les parties qui s’imbriquent et qui forment le projet, Chánov est à part, même s’il en fait partie. A chaque fois qu’on parle des peurs de la ghettoïsation et le fait que ce phénomène soit rare, on parle toujours de Chánov comme contre-exemple. C’est l’exception qui confirme la règle. Pour moi, il était évident que je devais y aller. Dans mes recherches, Chánov était très souvent cité. Ça a été un peu compliqué mais j’ai eu la chance de travailler auparavant avec une association rom qui travaille avec des adolescents à Žižkov. J’avais travaillé avec eux, j’avais eu un très bon rapport donc je leur ai demandé de me mettre en rapport avec l’association rom de Chánov et d’appuyer ma cause. Effectivement la plupart des journalistes qui s’y rendent, ont tendance à y aller et les images qui en ressortent sont en général péjoratives et dérogatoires vis-à-vis de la population. C’est une population démunie, mais ils sont tous dépeints comme des dealers, des receleurs, alors qu’ils essayent juste de s’en sortir. Ils n’ont pas d’autre choix que d’être là pour avoir un loyer pas cher, mais un toit sur leur tête. Un toit qui est souvent bringuebalant et où il n’y a pas parfois pas de fenêtres. J’ai été au départ accueillie avec méfiance, mais j’ai un peu parlé avec tout le monde et ça s’est au final très bien passé. Cela dit c’est un endroit où il est difficile d’aller et dont on ne ressort pas indemne. On est secoué quand on est confronté à tant de misère. »

C’est moins anodin que d’aller dans la banlieue pragoise, à Prosek ou Háje…

 « Oui, surtout qu’à Prosek il y a toujours un amusement. A chaque fois que j’ai voulu y aller pour photographier, j’ai toujours fini par prendre des photos d’éléphants devant les ‘panelák’ parce qu’il y avait un cirque, ou des chevaux en train de brouter en face. Il y a toujours quelque chose de gai qui s’y passe et qui est très différent de ce que j’ai vu à Chánov. »

Suite et fin de cet entretien la semaine prochaine.

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